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XVI (suite)

Il avait acheté une petite caisse, car sa valise ne pouvait suffire pour emporter le linge et les vêtements qu’il s’était fait envoyer de Paris à mesure que son séjour se prolongeait. La besogne ne fut pourtant pas longue, l’armoire vidée, les tiroirs visités, la petite caisse et la valise emplies, fermées à clé. Il n’était que sept heures, il avait à attendre une heure, avant le souper, lorsque ses regards, en faisant le tour des murs, pour être certain de ne rien oublier, tombèrent sur le tableau ancien, cette peinture d’un maître ignoré qui l’avait si souvent ému, pendant son séjour. Justement, la lampe l’éclairait en plein, d’une lumière évocatrice ; et, cette fois encore, il reçut un coup au cœur, d’autant plus profond, qu’il s’imagina voir, à cette heure dernière, tout un symbole de son échec à Rome, dans cette dolente et tragique figure de femme, demi-nue, drapée en un lambeau, assise au seuil du palais dont on l’avait chassée, pleurant entre ses mains jointes. Cette rejetée, cette obstinée d’amour, qui sanglotait ainsi, dont on ne savait rien, ni quel était son visage, ni d’où elle venait, ni ce qu’elle avait fait, n’offrait-elle pas l’image de tout l’effort inutile pour forcer la porte de la vérité de tout l’abandon affreux où l’homme tombe, dès qu’il se heurte au mur qui barre l’inconnu ? Longuement il la regarda, repris du tourment de s’en aller ainsi, avant d’avoir connu sa face, noyée de ses cheveux d’or, cette face de douloureuse beauté qu’il rêvait rayonnante de jeunesse, si délicieuse dans son mystère. Et il croyait la connaître, il était sur le point de la posséder enfin lorsqu’on frappa à la porte.
Il eut la surprise de voir entrer Narcisse Habert, parti depuis trois jours à Florence, une de ces fugues où se plaisait la flânerie d’art du jeune attaché d’ambassade.
Tout de suite Narcisse s’excusa de son brusque envahissement.
« Voici vos bagages, je sais que vous partez ce soir, je n’ai pas voulu vous laisser quitter Rome sans vous serrer la main... Et que d’épouvantables choses, depuis que nous nous sommes vus ! Je ne suis revenu que cet après-midi, je n’ai pu assister au convoi de ce matin. Mais vous devez penser quel a été mon saisissement, lorsque j’ai appris ces deux morts affreuses. »
Il le questionna, il se doutait de quelque drame inavoué, en homme qui connaissait la sombre Rome légendaire. D’ailleurs, il n’insista pas, bien trop prudent, au fond, pour se charger inutilement de secrets redoutables. Il se contenta de s’enthousiasmer sur ce que le prêtre lui dit des deux amants, enlacés aux bras l’un de l’autre, d’une beauté surhumaine dans la mort. Et il se fâcha de ce que personne n’en avait pris un dessin.
« Mais vous-même, mon chéri ! Ça ne fait rien que vous ne sachiez pas dessiner. Vous y auriez mis votre ingénuité, vous auriez peut-être laissé un chef-d’œuvre. »
Puis, se calmant :
« Ah ! cette pauvre contessina, ce pauvre prince ! N’importe. Voyez-vous, tout peut crouler dans ce pays, ils ont eu la beauté, et la beauté reste indestructible ! »
Pierre fut frappé du mot. Et ils causèrent longuement de l’Italie de Rome, de Naples, de Florence. Ah ! Florence, répétait languissamment Narcisse. Il avait allumé une cigarette, sa parole se faisait plus lente, tandis qu’il promenait les regards autour de la chambre.
« Vous étiez bien ici, dans un grand calme. Jamais encore je n’étais monté à cet étage. »
Ses yeux continuaient à errer sur les murs, lorsqu’ils furent arrêtés par la toile ancienne, que la lampe éclairait. Un instant il battit des paupières, l’air surpris. Et, tout d’un coup, il se leva, il s’approcha.
« Quoi donc ? quoi donc ? mais c’est très bien, mais c’est très beau, ça !
- N’est-ce pas ? dit Pierre. Je ne m’y connais point, je n’en ai pas moins été remué dès le premier jour, et que de fois j’ai été retenu là, le cœur battant et gonflé de choses indicibles ! »
Narcisse ne parlait plus, examinait de près la peinture, avec le soin d’un connaisseur, d’un expert dont le coup d’œil tranchant décide de l’authenticité, fixe la valeur marchande. La plus extraordinaire des joies se peignit sur sa face blonde et pâmée, tandis que ses doigts étaient pris d’un petit tremblement.
« C’est un Botticelli ! C’est un Botticelli ! Il n’y a pas un doute à avoir... Voyez les mains, voyez les plis de la draperie. Et ce ton de la chevelure, et ce faire, cet envolement de toute la composition... Un Botticelli, ah ! mon Dieu, un Botticelli ! »
Il défaillait, il était débordé par une admiration croissante, à mesure qu’il pénétrait dans ce sujet si simple et si poignant. Est-ce que cela n’était pas d’un modernisme aigu ? L’artiste avait prévu tout notre siècle douloureux, nos inquiétudes devant l’invisible, notre détresse de ne pouvoir franchir la porte du mystère, à jamais close. Et quel symbole éternel de la misère du monde, cette femme dont on ne voyait pas le visage et qui sanglotait éperdument, sans qu’on pût essuyer ses larmes ! Un Botticelli inconnu, un Botticelli de cette qualité absent de tous les catalogues, quelle trouvaille !
Il s’interrompit pour demander :
« Vous saviez que c’était un Botticelli ?
- Ma foi, non ! J’ai interrogé un jour don Vigilio, mais il a paru faire peu de cas de cette peinture. Et Victorine, à qui j’en ai parlé également, m’a répondu que toutes ces vieilleries, ce n’étaient que des nids à poussière. »
Stupéfait, Narcisse se récria.
« Comment ! dans cette maison, ils ont un Botticelli sans le savoir ! Ah ! que je reconnais bien là mes princes romains, incapables la plupart de se reconnaître parmi leurs chefs-d’œuvre, si l’on n’a pas collé des étiquettes dessus !... Un Botticelli qui a un peu souffert sans doute, mais dont un simple nettoyage ferait une merveille, une toile fameuse, que je crois estimer trop bas en disant qu’un musée la paierait... »
Brusquement, il se tut, il ne dit pas le chiffre, achevant la phrase d’un geste vague. La soirée s’avançait, et comme Victorine entrait suivie de Giacomo, pour mettre le couvert sur la petite table, il tourna le dos au Botticelli, il n’en souffla plus mot. Mais Pierre, dont l’attention était éveillée, devinait tout le travail qui se faisait au fond de lui, en le trouvant maintenant si froid, avec ses yeux mauves devenus d’un bleu d’acier. Il n’ignorait plus que sous le garçon angélique, sous le Florentin d’emprunt, il y avait un gaillard rompu aux affaires, menant admirablement sa fortune, un peu avare même, disait-on. Et il eut un sourire, lorsqu’il le vit se planter devant l’affreuse Vierge, une mauvaise copie d’une toile du dix-huitième siècle, pendue à côté du chef-d’œuvre, en s’écriant : « Tiens ! ce n’est pas mal du tout ! Et moi qu’un ami a chargé de lui acheter quelques vieux tableaux... Dites donc, Victorine, maintenant que voilà donna Serafina et le cardinal seuls, croyez-vous qu’ils se débarrasseraient volontiers de certaines toiles sans valeur ? »
La servante leva les deux bras, comme pour dire que, si ça dépendait d’elle, on pouvait bien tout emporter.
« Oh ! monsieur, à un marchand, non ! à cause des vilains bruits qui courraient tout de suite ; mais à un ami, je suis certaine qu’ils seraient heureux de faire ce plaisir. La maison est lourde, l’argent y serait le bienvenu. »
Vainement, Pierre tenta de retenir Narcisse à souper avec lui. Le jeune homme donna sa parole d’honneur qu’il était attendu. Même il s’était mis en retard. Et il se sauva, après avoir serré les deux mains du prêtre, en lui souhaitant affectueusement un bon voyage.
Huit heures sonnaient. Dès qu’il fut seul, Pierre s’assit devant la petite table, et Victorine resta là, à le servir, après avoir renvoyé Giacomo, qui avait monté la vaisselle et les plats, dans un panier.
« Ils me font bouillir, les gens d’ici, avec leur lenteur, dit-elle. Et puis, monsieur l’abbé, c’est un plaisir pour moi que de vous servir votre dernier repas. Vous voyez, je vous ai fait faire un petit dîner à la française, une sole au gratin et un poulet rôti. »
Il fut touché de son attention, heureux d’avoir pour compagne cette compatriote, pendant qu’il mangeait, au milieu de l’énorme silence du vieux palais noir et désert. Elle avait encore sur elle, en toute sa personne grasse et ronde, la tristesse de son deuil, la perte douloureuse de sa chère contessina. Mais, déjà, sa besogne quotidienne qui l’avait reprise, son servage accepté la redressait, lui rendait son activité alerte, dans son humilité de pauvre fille, résignée aux pires catastrophes de ce monde. Et elle causait presque paiement, tout en lui passant les plats.
« Dire, monsieur l’abbé, qu’après-demain matin vous serez à Paris ! Moi, vous savez, il me semble que j’ai quitté Auneau hier.
Ah ! c’est la terre qui est belle par là, une terre grasse, jaune comme de l’or, oui ! pas de leur terre maigre d’ici, qui sent le soufre. Et les saules si frais, si gentils, au bord de notre ruisseau ! et le petit bois où il y a tant de mousse ! Ils n’en ont pas, ils n’ont que des arbres en fer-blanc, sous leur bête de soleil qui rôtit les herbes. Mon Dieu ! dans les premiers temps, j’aurais donné je ne sais quoi pour une bonne pluie qui me trempât, me nettoyât de leur sale poussière. Aujourd’hui encore, le cœur me bat, dès que je songe aux jolies matinées de chez nous, quand il a plu la veille et que toute la campagne est si douce, si agréable, comme si elle se mettait à rire après avoir pleuré... Non, non, jamais je ne m’y ferai, à leur satanée Rome ! Quelles gens, quel pays ! »
Il s’égayait de son obstination fidèle à son terroir, qui, après vingt-cinq ans de séjour, la laissait impénétrable, étrangère, ayant l’horreur de cette ville de lumière dure et de végétation noire, en fille d’une aimable contrée tempérée, souriante, baignée au matin de brumes roses. Lui-même ne pouvait se dire, sans une émotion vive, qu’il allait retrouver les bords attendris et délicieux de la Seine.
« Mais, demanda-t-il, maintenant que votre jeune maîtresse n’est plus, qui vous retient ici, pourquoi ne prenez-vous pas le train avec moi ? »
Elle le regarda, pleine de surprise.
« Moi, m’en aller avec vous, retourner là-haut !... Oh ! non monsieur l’abbé, c’est impossible. Ce serait trop d’ingratitude d’abord, parce que donna Serafina est habituée à moi et que j’agirais très mal en les abandonnant, elle et Son Eminence, quand ils sont dans la peine.
Et puis, que voulez-vous que je fasse ailleurs ? Moi, maintenant, mon trou est ici.
- Alors, vous ne verrez plus Auneau, jamais !
- Non, jamais, c’est certain.
- Et ça ne vous fera rien d’être enterrée ici, de dormir dans cette terre qui sent le soufre ? »
Elle se mit à rire franchement.
« Oh ! quand je serai morte, ça m’est égal d’être n’importe où !... On est bien partout pour dormir, allez, monsieur l’abbé ! Et c’est drôle que ça vous inquiète tant, ce qu’il y a quand on est mort. Il n’y a rien, pardi ! Ce qui me rassure, ce qui m’amuse, moi, c’est le me dire que ce sera fini pour toujours et que je me reposerai. Le bon Dieu nous doit bien ça, à nous autres qui aurons tant travaillé... Vous savez que je ne suis pas une dévote, oh ! non. Mais ça ne m’a pas empêchée de me conduire honnêtement, et c’est si vrai que, telle que vous me voyez, je n’ai jamais eu d’amoureux. Lorsqu’on dit cette chose-là, à mon âge, on a l’air bête. Tout de même, je la dis, parce que c’est la vérité pure. »
Elle continuait de rire, en brave fille qui ne croyait pas aux curés et qui n’avait pas un péché sur la conscience. Et Pierre s’émerveillait une fois encore de ce simple courage à vivre, de ce grand bon sens pratique, chez cette laborieuse si dévouée, qui incarnait pour lui le menu peuple incroyant de France, ceux qui ne croyaient plus, qui ne croiraient jamais plus. Ah ! être comme elle, faire sa tâche et se coucher pour l’éternel sommeil, sans révolte de l’orgueil, dans l’unique joie de sa part de besogne accomplie !
« Alors, Victorine, si je passe jamais par Auneau, je dirai bonjour pour vous au petit bois plein de mousse ?
- C’est ça, monsieur l’abbé, dites-lui qu’il est dans mon cœur et que je l’y vois reverdir tous les jours. »
Pierre ayant fini de souper, elle fit emporter la desserte par Giacomo. Puis, comme il n’était que huit heures et demie, elle conseilla au prêtre de passer bien tranquillement une heure encore dans sa chambre. À quoi bon aller se glacer trop tôt à la gare ? À neuf heures et demie, elle enverrait chercher un fiacre ; et, dès que cette voiture serait en bas, elle monterait le prévenir, elle ferait descendre ses bagages. Donc, il pouvait être bien tranquille, il n’avait plus à s’inquiéter de rien.
Quand elle s’en fut allée et que Pierre se trouva seul, il éprouva en effet un sentiment de vide, de détachement extraordinaire. Ses bagages, sa valise et sa petite caisse, étaient par terre, dans un coin de la chambre. Et quelle chambre muette, vague, morte, qui lui apparaissait déjà comme étrangère ! Il ne lui restait qu’à partir, il était parti, Rome autour de lui n’était plus qu’une image, celle qu’il allait emporter dans sa mémoire. Une heure encore, cela lui semblait d’une longueur démesurée. Sous lui, le vieux palais noir et désert dormait dans l’anéantissement de son silence. Il s’était assis pour patienter, il tomba à une rêverie profonde.
Ce fut son livre qui s’évoqua, La Rome Nouvelle, tel qu’il l’avait écrit, tel qu’il était venu le défendre. Et il se rappela sa première matinée sur le Janicule, au bord de la terrasse de San Pietro in Montorio, en face de la Rome qu’il rêvait, si rajeunie, si douce d’enfance, sous le grand ciel pur, comme envolée dans la fraîcheur du matin. Là, il s’était posé la question décisive : le catholicisme pouvait-il se renouveler, retourner à l’esprit du christianisme primitif, être la religion de la démocratie, la foi que le monde moderne bouleversé, en danger de mort, attend pour s’apaiser et vivre ?
Son cœur battait d’enthousiasme et d’espoir, il venait, à peine remis de son désastre de Lourdes, tenter là une autre expérience suprême, en demandant à Rome quelle serait sa réponse.
Et, maintenant, l’expérience avait échoué, il connaissait la réponse que Rome lui avait faite par ses ruines, par ses monuments, par sa terre elle-même, par son peuple, par ses prélats, par ses cardinaux, par son pape. Non le catholicisme ne pouvait se renouveler, non ! il ne pouvait revenir à l’esprit du christianisme primitif, non ! il ne pouvait être la religion de la démocratie, la foi nouvelle qui sauverait les vieilles sociétés croulantes, en danger de mort. S’il semblait d’origine démocratique, il était cloué désormais à ce sol romain, roi quand même, forcé de s’entêter au pouvoir temporel sous peine de suicide, lié par la tradition, enchaîné par le dogme, n’évoluant qu’en apparence, réduit réellement à une telle immobilité, que, derrière la porte de bronze du Vatican, la papauté était la prisonnière, la revenante de dix-huit siècles d’atavisme, dans son rêve ininterrompu de la domination universelle. Où sa foi de prêtre exalte par l’amour des souffrants et des pauvres, était venue chercher la vie, une résurrection de la communauté chrétienne il avait trouvé la mort, la poussière d’un monde détruit, sans germination possible, une terre épuisée de laquelle ne pousserait jamais plus que cette papauté despotique, maîtresse des corps ainsi qu’elle était maîtresse des âmes. À son cri éperdu qui demandait une religion nouvelle, Rome s’était contentée de répondre en condamnant son livre, comme entaché d’hérésie, et lui-même l’avait retiré, dans l’amère douleur de sa désillusion. Il avait vu il avait compris, tout s’était effondré. Et c’était lui, son âme et son cerveau, qui gisait parmi les décombres.
Pierre étouffa. Il quitta sa chaise, alla ouvrir toute grande la fenêtre qui donnait sur le Tibre, pour s’y accouder un instant.
La pluie s’était remise à tomber vers le soir, mais, de nouveau, elle venait de cesser. Il faisait très doux, une douceur humide, oppressante.
Dans le ciel d’un gris de cendre, la lune devait s’être levée car on la sentait derrière les nuages, qu’elle éclairait d’une lumière Jaune et louche, infiniment triste. Sous cette clarté dormante de veilleuse, le vaste horizon apparaissait noir, fantomatique, le Janicule en face, avec les maisons entassées du Transtévère, la coulée du fleuve là-bas, à gauche, vers la hauteur confuse du Palatin, tandis que le dôme de Saint-Pierre, à droite, détachait sa rondeur dominatrice au fond de l’air pâle. Il ne pouvait apercevoir le Quirinal, mais il le savait derrière lui, il se l’imaginait barrant un coin du ciel, avec sa façade interminable, dans cette nuit si mélancolique, d’un vague de songe. Et quelle Rome finissante, à demi mangée par l’ombre, différente de la Rome de jeunesse et de chimère qu’il avait vue et passionnément aimée, le premier jour, du sommet de ce Janicule, dont il distinguait si mal à cette heure la masse enténébrée ! Un autre souvenir s’éveilla, les trois points souverains, les trois sommets symboliques qui avaient, dès ce jour-là, résumé pour lui l’histoire séculaire de Rome l’antique, la papale, l’italienne. Mais, si le Palatin était resté le même mont découronné où ne se dressait que le fantôme de l’ancêtre, Auguste empereur et pontife, maître du monde, Il voyait avec d’autres yeux Saint-Pierre et le Quirinal, qui avaient comme changé de plans. Ce palais du roi qu’il négligeait alors, qui lui semblait une caserne plate et basse, ce gouvernement nouveau qui lui faisait l’effet d’un essai de modernité sacrilège sur une cité à part, il leur accordait maintenant, ainsi qu’il l’avait dit à Orlando, la place considérable, grandissante, qu’ils tenaient dans l’horizon, au point de l’emplir bientôt tout entier ; pendant que Saint-Pierre, ce dôme qu’il avait trouvé triomphal, couleur du ciel, régnant sur la ville en roi géant que rien ne pouvait ébranler, lui apparaissait à présent plein de lézardes, diminué déjà, d’une de ces vieillesses énormes dont la masse s’effondre parfois d’un seul coup, dans l’usure secrète, l’émiettement ignoré des charpentes.
Un murmure sourd, une plainte grondante montait du Tibre grossi, et Pierre frissonna, au souffle glacé de fosse qui lui passa sur la face. Cette idée des trois sommets, du triangle symbolique, éveillait en lui la longue souffrance du grand muet, du peuple des petits et des pauvres, dont le pape et le roi s’étaient toujours disputé la possession. Cela venait de loin, du jour où, dans le partage de l’héritage d’Auguste, l’empereur avait dû se contenter des corps, en laissant les âmes au pape, qui, dès ce moment, n’avait plus brûlé que du désir de reconquérir ce pouvoir temporel, dont on dépouillait Dieu en sa personne. La querelle avait bouleversé et ensanglanté tout le Moyen Âge, sans que ni l’Église ni l’Empire pussent s’entendre sur la proie qu’ils s’arrachaient par lambeaux. Enfin, le grand muet, las de vexations et de misère, voulut parler, secoua le joug du pape, aux temps de la Réforme, commença plus tard de renverser les rois, dans sa furieuse explosion de 89. Et l’extraordinaire aventure de la papauté était partie de là, comme Pierre l’avait écrit dans son livre, une fortune nouvelle qui permettait au pape de reprendre le rêve séculaire, le pape se désintéressant des trônes abattus, se remettant avec les misérables, espérant bien cette fois conquérir le peuple, l’avoir enfin tout à lui. N’était-ce pas prodigieux, ce Léon XIII dépouillé de son royaume, qui se laissait dire socialiste, qui rassemblait sous lui le troupeau des déshérités, qui marchait contre les rois, à la tête du quatrième État, auquel appartiendra le siècle prochain ? L’éternelle lutte continuait aussi âpre pour cette possession du peuple, à Rome même, et dans l’espace le plus resserré, le Vatican en face du Quirinal, le pape et le roi pouvant se voir de leurs fenêtres, toujours se battant à qui aurait l’empire, ayant sous leurs yeux les toits roux de la vieille ville, cette menue population qu’ils en étaient encore à se disputer, comme le faucon et l’épervier se disputent les petits oiseaux des bois.
Et c’était ici, pour Pierre, que le catholicisme se trouvait condamné, voué à une ruine fatale, parce que justement il était d’essence monarchique, à ce point que la papauté apostolique et romane ne pouvait renoncer au pouvoir temporel, sous peine d’être autre chose et de disparaître. Vainement elle feignait un retour au peuple, vainement elle apparaissait tout âme, il n’y avait pas de place, au milieu de nos démocraties, pour la souveraineté totale et universelle qu’elle tenait de Dieu. Toujours il voyait l’imperator repousser dans le pontife, et c’était là surtout ce qui avait tué son rêve, détruit son livre, amassé le tas de décombres, devant lequel il restait éperdu, sans force ni courage.
Cette Rome noyée de cendre, dont les édifices s’effaçaient finit par lui serrer tellement le cœur, qu’il revint tomber sur là chaise, près de ses bagages. Jamais encore il n’avait éprouvé une pareille détresse, il lui sembla que c’était la fin de son âme. Il se rappelait comment ce voyage à Rome, cette expérience nouvelle s’était posée pour lui, à la suite de son désastre de Lourdes. Il n’y était plus venu demander la foi naïve et entière du petit enfant mais la foi supérieure de l’intellectuel, s’élevant au-dessus des rites et des symboles, travaillant au plus grand bonheur possible de l’humanité, base sur son besoin de certitude. Et si cela croulait si le catholicisme rajeuni ne pouvait être la religion, la loi morale du nouveau peuple, si le pape à Rome, avec Rome, n’était pas le Père, l’arche d’alliance, le chef spirituel écouté, obéi, c’était à ses yeux le naufrage de l’espérance dernière, un suprême craquement où les sociétés actuelles s’abîmaient.
La trop longue souffrance des pauvres allait incendier le monde. Tout cet échafaudage du socialisme catholique, qui lui avait semblé si heureux, si triomphant, pour consolider la vieille Église, il le voyait par terre à cette heure, il le jugeait sévèrement comme un simple expédient transitoire qui, pendant des années, pourrait peut-être étayer l’édifice en ruine, mais ces choses n’étaient construites que sur un malentendu volontaire, sur un mensonge habile, sur de la diplomatie et de la politique. Non, non ! le peuple encore gagné et dupé, caressé pour être asservi, cela répugnait à la raison, et tout le système apparaissait bâtard, dangereux, temporaire, fait pour aboutir à de pires catastrophes. Alors, c’était donc la fin rien ne restait debout, le vieux monde devait disparaître, dans l’effroyable crise sanglante dont des signes certains annonçaient l’approche. Et lui, devant ce chaos, n’avait plus d’âme, ayant de nouveau perdu sa foi, dans cette expérience qu’il avait sentie décisive, convaincu à l’avance d’en sortir raffermi ou foudroyé à jamais. C’était la foudre qui était tombée. Maintenant, grand Dieu ! qu’allait-il faire ?
Son angoisse l’étreignit si rudement, que Pierre se leva, se mit à marcher par la chambre, en quête d’un peu de calme. Grand Dieu ! que faire, à présent qu’il était rendu au doute immense, à la négation douloureuse, et que jamais sa soutane n’avait pesé si lourd à ses épaules ? Il se souvenait de son cri, quand il refusait de se soumettre, disant à monsignore Nani que son âme ne pouvait se résigner, que son espoir du salut par l’amour ne pouvait mourir, et qu’il répondrait par un autre hère, et qu’il dirait dans quelle terre neuve devait pousser la religion nouvelle.
Oui, un livre enflammé contre Rome, où il mettrait tout ce qu’il avait vu, tout ce qu’il avait entendu, un livre où serait la Rome vraie, la Rome sans charité, sans amour, en train d’agoniser dans l’orgueil de sa pourpre ! Il voulait repartir pour Paris, sortir de l’Église, aller jusqu’au schisme. Eh bien ! ses bagages étaient là, il partait, il écrirait le livre, il serait le grand schismatique attendu. Ah ! le schisme, est-ce que tout ne l’annonçait pas ? Est-ce qu’il ne semblait pas imminent, au milieu du prodigieux mouvement des esprits, las des vieux dogmes, affamés pourtant du divin ? Léon XIII en avait bien la sourde conscience, car toute sa politique, son effort vers l’unité chrétienne, sa tendresse pour la démocratie, n’avait pas d’autre but que de grouper la famille autour de la papauté, de l’élargir et de la consolider, afin de rendre le pape invincible dans la lutte prochaine. Mais les temps étaient venus, le catholicisme allait bientôt se trouver à bout de concessions politiques, incapable de céder davantage sans en mourir, immobilisé à Rome, tel qu’une vieille idole hiératique, tandis qu’il pouvait évoluer ailleurs, dans ces pays de propagande où il se trouvait en lutte avec les autres religions. C’était bien pour cela que Rome était condamnée, d’autant plus que l’abolition du pouvoir temporel, en habituant l’esprit à l’idée d’un pape purement spirituel, dégagé du sol, semblait devoir favoriser l’avènement d’un antipape, au loin, pendant que le successeur de saint Pierre serait forcé de s’entêter dans sa fiction impériale et romaine. Un évêque, un prêtre était à la veille de se lever, où ? qui aurait pu le dire ? Peut-être là-bas, dans cette Amérique si libre, parmi ces prêtres dont les nécessités de la lutte pour la vie ont fait des socialistes convaincus, des démocrates ardents, prêts à marcher avec le siècle prochain.
Et, pendant que Rome ne pourra rien lâcher de son passé, des mystères ni des dogmes, ce prêtre abandonnera de ces choses tout ce qui tombe de soi-même en poudre. Etre ce prêtre, ce grand réformateur, ce sauveur des sociétés modernes, quel rêve énorme, quel rôle de messie espère, appelé par les peuples en détresse ! Un instant, Pierre en fut affolé, un vent d’espérance et de triomphe le soulevait, l’emportait ; et si ce n’était en France, à Paris, ce serait donc plus loin, là-bas, de l’autre côté de l’Océan, ou plus loin encore, n’importe où dans le monde, sur une terre assez féconde pour que la semence nouvelle poussât en une débordante moisson. Une religion nouvelle, une religion nouvelle ! Comme il l’avait crié après Lourdes, une religion qui ne fût surtout pas un appétit de la mort ! Une religion qui réalisât enfin ici-bas le royaume de Dieu dont parle l’Évangile qui partageât équitablement la richesse, qui fît régner, avec la loi du travail, la vérité et la justice !
Pierre, dans la fièvre de ce nouveau rêve, voyait déjà flamboyer devant lui les pages de son prochain livre, où il achèverait de détruire la vieille Rome en proclamant la loi du christianisme rajeuni et libérateur, lorsque ses yeux rencontrèrent un objet resté sur une chaise, dont la présence le surprit d’abord. C’était un livre aussi, le volume de Théophile Morin, que le vieil Orlando l’avait chargé de remettre à son auteur ; et il fut fâché contre lui-même, quand il le reconnut, en se disant qu’il aurait   pu fort bien l’oublier là. Avant de rouvrir sa valise pour l’y mettre, il le garda un instant, le feuilleta, les idées brusquement changées comme si, tout d’un coup, un événement considérable s’était produit, un de ces faits décisifs qui révolutionnent un monde.
L’œuvre était cependant des plus modestes, le classique manuel pour le baccalauréat, ne contenant guère que les éléments des sciences ; mais toutes les sciences y étaient représentées, il résumait assez bien l’état actuel des connaissances humaines. Et c’était en somme la science qui faisait irruption dans la rêverie de Pierre soudainement, avec la masse, avec l’énergie irrésistible d’une force toute-puissante, souveraine. Non seulement le catholicisme en était balayé, tel qu’une poussière de ruines, mais toutes les conceptions religieuses, toutes les hypothèses du divin chancelaient, s’effondraient. Rien que cet abrégé scolaire, cet infiniment petit livre classique, rien même que le désir universel de savoir cette instruction qui s’étend toujours, qui gagne le peuple entier et les mystères devenaient absurdes, et les dogmes croulaient, et rien ne restait debout de l’antique foi. Un peuple nourri de science qui ne croit plus aux mystères ni aux dogmes, au système compensateur des peines et des récompenses, est un peuple dont la foi est morte à jamais ; et, sans la foi, le catholicisme ne peut être. Là est le tranchant du couperet, le couteau qui tombe et qui tranche. S’il faut un siècle, s’il en faut deux, la science les prendra. Elle seule est éternelle. C’est une absurdité de dire que la raison n’est pas contraire à la foi et que la science doit être la servante de Dieu. Ce qui est vrai, c’est que, dès aujourd’hui, les Ecritures sont ruinées et que, pour en sauver des fragments, il a fallu les accommoder avec les certitudes nouvelles, en se réfugiant dans le symbole. Et quelle extraordinaire attitude, l’Église défendant à quiconque découvre une vérité contraire aux livres saints, de se prononcer d’une façon définitive, dans l’attente que cette vérité sera convaincue un jour d’être une erreur ! Le pape est seul infaillible, la science est faillible, on exploite contre elle son continuel tâtonnement, on reste aux aguets pour mettre ses découvertes d’aujourd’hui en contradiction avec celles d’hier.
Qu’importent pour un catholique, ses affirmations sacrilèges, qu’importent les certitudes dont elle entame le dogme, puisqu’il est certain qu’à la fin des temps, la science et la foi se rejoindront, de façon que celle-là sera redevenue à la lettre l’humble esclave de celle-ci ? N’était-ce pas prodigieux d’aveuglement volontaire et d’impudente carrure niant jusqu’à la clarté du soleil ? Et le petit livre infime, le manuel de vérité continuait son œuvre, en détruisant quand même l’erreur, en construisant la terre prochaine, comme les infiniment petits, les forces de la vie ont construit peu à peu les continents.
Dans la grande clarté brusque qui se faisait, Pierre enfin se sentait sur un terrain solide. Est-ce que la science a jamais reculé ? C’est le catholicisme qui a sans cesse reculé devant elle et qui sera forcé de reculer sans cesse. Jamais elle ne s’arrête, elle conquiert pas à pas la vérité sur l’erreur, et dire qu’elle fait banqueroute parce qu’elle ne saurait expliquer le monde d’un coup, est simplement déraisonnable. Si elle laisse, si elle laissera toujours sans doute un domaine de plus en plus rétréci au mystère, et si une hypothèse pourra toujours essayer d’en donner l’explication, il n’en est pas moins vrai qu’elle ruine, qu’elle ruinera à chaque heure davantage les anciennes hypothèses, celles qui s’effondrent devant les vérités conquises. Et le catholicisme, qui est dans ce cas, y sera demain plus qu’aujourd’hui. Comme toutes les religions, il n’est au fond qu’une explication du monde, un code social et politique supérieur, destiné à faire régner toute la paix, tout le bonheur possible sur la terre. Ce code, qui embrasse l’universalité des choses, devient dès lors humain, mortel comme ce qui est humain.
On ne saurait le mettre à part, en disant qu’il existe par lui-même d’un côté, tandis que la science existe de l’autre. La science est totale, et elle le lui a bien fait voir déjà, et elle le lui fera bien voir encore, en l’obligeant à réparer les continuelles brèches qu’elle lui cause, jusqu’au jour où elle le balaiera, sous un dernier assaut de l’éclatante vérité. Cela prête à rire de voir des gens assigner un rôle à la science, lui défendre d’entrer sur tel domaine, lui prédire qu’elle n’ira pas plus loin, déclarer qu’à la fin de ce siècle, lasse déjà, elle abdique. Ah ! petits hommes, cervelles étroites ou mal bâties, politiques à expédients, dogmatiques aux abois, autoritaires s’obstinant à refaire les vieux rêves, la science passera et les emportera, comme des feuilles sèches !
Et Pierre continuait à parcourir l’humble livre, écoutait ce qu’il lui disait de la science souveraine. Elle ne peut faire banqueroute, car elle ne promet pas l’absolu, elle qui est simplement la conquête successive de la vérité. Jamais elle n’a affiché la prétention de donner, d’un coup, la vérité totale, cette sorte de construction étant précisément le fait de la métaphysique, de la révélation, de la foi. Le rôle de la science n’est au contraire que de détruire l’erreur, à mesure qu’elle avance et qu’elle augmente la clarté. Dès lors, loin de faire banqueroute, dans sa marche que rien n’arrête, elle demeure la seule vérité possible, pour les cerveaux équilibrés et sains. Quant à ceux qu’elle ne satisfait pas, à ceux, qui éprouvent l’éperdu besoin de la connaissance immédiate et totale, ils ont la ressource de se réfugier dans n’importe quelle hypothèse religieuse, à la condition pourtant, s’ils veulent sembler avoir raison, de ne bâtir leur chimère que sur les certitudes acquises.
Tout ce qui est bâti sur   l’erreur prouvée, croule. Si le sentiment religieux persiste chez l’homme, si le besoin d’une religion reste éternel, il ne s’ensuit pas que le catholicisme soit éternel, car il n’est en somme qu’une forme religieuse, qui n’a pas toujours existé, que d’autres formes religieuses ont précédée, et que d’autres suivront. Les religions peuvent disparaître, le sentiment religieux en créera de nouvelles, même avec la science. Et Pierre pensait à ce prétendu échec de la science, devant le réveil actuel du mysticisme, dont il avait indiqué les causes dans son livre : le déchet de l’idée de liberté parmi le peuple qu’on a dupé lors du dernier partage, le malaise de l’élite désespérée du vide où la laissent sa raison libérée, son intelligence élargie. C’est l’angoisse de l’inconnu qui renaît, mais ce n’est aussi qu’une réaction naturelle et momentanée, après tant de travail, à l’heure première où la science ne calme encore ni notre soif de justice, ni notre désir de sécurité, ni l’idée séculaire que nous nous faisons du bonheur, dans la survie, dans une éternité de jouissance. Pour que le catholicisme pût renaître, comme on l’annonce, il faudrait que le sol social fût changé, et il ne saurait changer, il n’a plus la sève nécessaire au renouveau d’une formule caduque, que les écoles et les laboratoires, chaque jour, tuent davantage. Le terrain est devenu autre, un autre chêne y grandira. Que la science ait donc sa religion, s’il doit en pousser une d’elle, car cette religion sera bientôt la seule possible, pour les démocraties de demain pour les peuples de plus en plus instruits, chez qui la foi catholique n’est déjà que cendre !
Et Pierre, tout d’un coup, conclut, en songeant à l’imbécillité de la congrégation de l’Index.
Elle avait frappé son livre, elle frapperait certainement le nouveau livre dont il venait d’avoir l’idée, s’il l’écrivait jamais. Une belle besogne en vérité ! De pauvres livres de rêveur enthousiaste, des chimères qui s’acharnaient sur des chimères ! Et elle avait la sottise de ne pas interdire le petit livre classique qu’il tenait là, entre ses mains, le seul redoutable, l’ennemi toujours triomphant qui renverserait sûrement l’Église ! Celui-ci avait beau être modeste, dans sa pauvre allure de manuel scolaire : le danger commençait à l’alphabet épelé par les bambins, et il croissait à mesure que les programmes se chargeaient de connaissances, il éclatait avec ces résumés des sciences physiques, chimiques et naturelles, qui ont remis en question la création du Dieu des Ecritures. Mais le pis était que l’Index, déjà désarmé, n’osait pas supprimer ces humbles volumes, ces terribles soldats de la vérité, destructeurs de la foi. Qu’importait alors tout l’argent que Léon XIII prélevait sur son trésor caché du denier de saint Pierre, afin d’en doter les écoles catholiques, dans la pensée d’y former la génération croyante de demain, dont la papauté avait besoin pour vaincre ! Qu’importait le don de cet argent précieux, s’il ne devait servir qu’à acheter ces volumes infimes et formidables, qu’on n’expurgerait jamais assez, qui contiendraient toujours trop de science, de cette science grandissante dont l’éclat finirait par faire sauter un jour le Vatican et Saint-Pierre ! Ah ! l’Index imbécile et vain, quelle misère et quelle dérision !
Puis, lorsque Pierre eut mis dans sa valise le livre de Théophile Morin, il revint s’accouder à la fenêtre, et là il eut une extraordinaire vision. Dans la nuit si douce et si triste, sous le ciel nuageux jauni par la lune, couleur de rouille, des brumes flottantes s’étaient levées, qui cachaient en partie les toitures, derrière des lambeaux traînants, pareils à des suaires.
Des monuments entiers avaient disparu de l’horizon. Et il s’imagina que les temps étaient accomplis que la vérité venait de faire sauter le dôme de Saint-Pierre. Dans cent ans ou dans mille ans, il sera de la sorte, écroulé, rasé au fond du ciel noir. Déjà, il l’avait bien senti qui chancelait et se crevassait sous lui, le jour de fièvre où il y avait passé une heure désespéré de voir de là-haut la Rome papale entêtée dans la pourpre des Césars, prévoyant dès lors que ce temple du Dieu catholique s’effondrerait, comme s’était effondré le temple de Jupiter, au Capitole. Et c’était fait, le dôme avait jonché le sol de ses débris, il ne restait plus debout, avec un pan de l’abside, que cinq des colonnes de la nef centrale, supportant encore un morceau de l’entablement. Mais surtout les quatre piliers de la croisée, qui avaient porté le dôme, les piliers cyclopéens se dressaient toujours, isolés et superbes, parmi les écroulements voisins, l’air indestructible. Des brumes épaissies roulèrent leur flot, mille années sans doute passèrent encore, et plus rien ne resta. Maintenant, l’abside, les dernières colonnes, les piliers géants eux-mêmes étaient abattus. Le vent en avait emporté la poussière, il aurait fallu fouiller le sol, pour retrouver sous les orties et les ronces, quelques fragments de statues brisées, des marbres gravés d’inscriptions, sur le sens desquelles les savants ne pouvaient s’entendre. Comme autrefois, au Capitole, parmi les décombres enfouis du temple de Jupiter, des chèvres grimpaient, se nourrissaient des buissons, dans la solitude, dans le grand silence des lourds soleils d’été, empli du seul bourdonnement des mouches.
Alors seulement, Pierre sentit en lui l’écroulement suprême.
C’était bien fini, la science était victorieuse, il ne demeurait rien du vieux monde. Etre le grand schismatique, le réformateur attendu, à quoi bon ? N’était-ce pas édifier un autre rêve` ? Seule, l’éternelle lutte de la science contre l’inconnu, son enquête qui traquait, qui réduisait sans cesse chez l’homme la soif du divin, lui semblait importer à présent, le laissait dans l’attente de savoir si elle triompherait jamais au point de suffire un jour à l’humanité, en rassasiant tous ses besoins. Et, dans le désastre de son enthousiasme d’apôtre, en face des ruines qui comblaient son être, sa foi morte, son espoir mort d’utiliser le vieux catholicisme pour le salut social et moral, il n’était plus tenu debout que par la raison. Elle avait fléchi un moment. S’il avait rêvé son livre, s’il venait de traverser cette seconde et terrible crise, c’était que le sentiment l’avait de nouveau chez lui emporté sur la raison. Sa mère s’était mise à pleurer en son cœur, devant la souffrance des misérables, dans l’irrésistible désir de les soulager, afin de conjurer les prochaine massacres ; et son besoin de charité lui avait ainsi fait perdre les scrupules de son intelligence. Maintenant, il entendait la voix de son père, la raison haute, la raison âpre, la raison qui avait pu s’éclipser, mais qui revenait souveraine. Comme après Lourdes, il protestait contre la glorification de l’absurde et la déchéance du sens commun, il était la raison. Elle seule le faisait marcher droit et solide, parmi les débris des croyances anciennes, même au milieu des obscurités et des avortements de la science. Ah ! la raison, il ne souffrait que par elle, il ne se contentait que par elle, il jurait de la satisfaire toujours davantage, comme la maîtresse unique, quitte à y laisser le bonheur !
Ce qu’il fallait faire ? il aurait vainement, à cette heure, tâché de le savoir.
Tout restait en suspens, il avait devant lui l’immense monde, encore encombré des ruines du passé, débarrassé demain peut-être. Là-bas, dans le faubourg douloureux, il allait retrouver le bon abbé Rose, qui, la veille encore, lui avait écrit de revenir, de revenir bien vite soigner ses pauvres, les aimer, les sauver, puisque cette Rome, si resplendissante de loin, était sourde à la charité. Et, autour du bon prêtre paisible, il retrouverait aussi le flot toujours croissant des misérables, les petits tombés des nids, qu’il ramassait pâles de faim, grelottant de froid, les ménages d’épouvantable détresse, où le père boit, où la mère se prostitue, où les fils et les filles tombent au vice et au crime, les maisons entières à travers lesquelles la famine soufflait, la saleté la plus basse, la promiscuité la plus honteuse, pas de meubles, pas de linge, une vie de bête qui se contente et se soulage comme elle peut, au hasard de l’instinct et de la rencontre. Puis, ce seraient encore les coups de froid de l’hiver, les désastres du chômage, des rafales de phtisie emportant les faibles, tandis que les forts serraient les poings, en rêvant de vengeance. Puis, un soir, il rentrerait peut-être dans quelque chambre d’épouvante, où une mère se serait tuée avec ses cinq petits, son dernier-né entre les bras, à sa mamelle vide, les autres épars sur le carreau nu, heureux enfin et rassasiés d’être morts. Non, non ! cela n’était plus possible, la misère noire aboutissant au suicide, au milieu de ce grand Paris regorgeant de richesses, ivre de jouissances, jetant pour le plaisir les millions à la rue ! L’édifice social était pourri à la base, tout croulait dans la boue et dans le sang. Jamais il n’avait senti à ce point l’inutilité dérisoire de la charité.
Et, tout d’un coup, il eut conscience que le mot attendu, le mot qui jaillissait enfin du grand muet séculaire, du peuple écrasé et bâillonné, était le mot de justice. Ah ! oui, justice, et non plus charité ! La charité n’avait fait qu’éterniser la misère, la justice la guérirait peut-être. C’était de justice que les misérables avaient faim, un acte de justice pouvait seul balayer l’ancien monde, pour reconstruire le nouveau. Le grand muet ne serait ni au Vatican ni au Quirinal, ni au pape ni au roi, car il n’avait sourdement grondé au travers des âges, dans sa longue lutte, tantôt mystérieuse, tantôt ouverte, il ne s’était débattu entre le pontife et l’empereur, qui chacun le voulait à lui seul, que pour se reprendre, pour dire sa volonté de n’être à personne, le jour où il crierait justice. Demain allait-il donc être enfin ce jour de justice et de vérité ? Au milieu de son angoisse, partagé entre le besoin du divin qui tourmente l’homme et la souveraineté de la raison, qui l’aide à vivre debout, Pierre n’était sûr que de tenir son serment, prêtre sans croyance veillant sur la croyance des autres, faisant chastement, honnêtement son métier, dans la tristesse hautaine de n’avoir pu renoncer à son intelligence, comme il avait renoncé à sa chair d’amoureux et à son rêve de sauveur des peuples. Et, de nouveau, de même qu’après Lourdes, il attendrait.
Mais, à cette fenêtre, en face de cette Rome envahie d’ombre submergée sous les brumes dont le flot semblait en raser les édifices ses réflexions étaient devenues si profondes, qu’il n’entendit pas une voix qui l’appelait. Il fallut qu’une main le touchât à l’épaule.
« Monsieur l’abbé, monsieur l’abbé... »
Et, comme il se tournait enfin, Victorine lui dit :
« Il est neuf heures et demie.
Le fiacre est en bas, Giacomo a déjà descendu les bagages... Il faut partir, monsieur l’abbé. »
Puis, le voyant battre des paupières, effaré encore, elle eut un sourire.
« Vous faisiez vos adieux à Rome. Un bien vilain ciel.
- Oui, bien vilain », dit-il simplement.
Alors, ils descendirent. Il lui avait remis un billet de cent francs pour qu’elle le partageât avec les domestiques. Et elle s’était excusée de prendre la lampe et de le précéder, parce que, expliquait-elle, on y voyait à peine clair, tant le palais était noir, cette nuit-là.
Ah ! ce départ, cette descente dernière, au travers du palais noir et vide, Pierre en eut le cœur bouleversé ! Il avait donné, autour de sa chambre, ce coup d’œil d’adieu qui le désespérait toujours, qui laissait là un peu de son âme arrachée, même quand il quittait une pièce où il avait souffert. Puis, devant la chambre de don Vigilio, d’où ne sortait qu’un silence frissonnant, il se l’imagina la tête au fond de l’oreiller, retenant son souffle, de peur que son souffle ne parlât encore, ne lui attirât des vengeances. Mais ce fut surtout, sur les paliers du second étage et du premier, en face des portes closes de donna Serafina et du cardinal, qu’il frémit de ne rien entendre, pas même un souffle, comme s’il passait devant des tombes. Depuis leur rentrée du convoi, ils n’avaient pas donné signe de vie, enfermés, disparus, immobilisant avec eux la maison entière, sans qu’on pût y surprendre le chuchotement d’une conversation, le pas perdu d’un serviteur. Et Victorine descendait toujours, la lampe à la main, et Pierre la suivait, songeant à ces deux qui restaient seuls, dans le palais en ruine, les derniers d’un monde à demi écroulé, au seuil du monde nouveau.
Dario et Benedetta venaient d’emporter tout espoir de vie, il n’y avait plus là que la vieille fille et le prêtre infécond, sans résurrection possible. Ah ! ces couloirs interminables d’une ombre lugubre, cet escalier froid et gigantesque qui semblait descendre au néant, ces salles immenses dont les murs se lézardaient de pauvreté et d’abandon ! et la cour intérieure, pareille à un cimetière, avec son herbe, avec son portique humide où pourrissaient des torses de Vénus et d’Apollon ! et le petit jardin désert, embaumé par les oranges mûres, dans lequel personne n’irait plus, maintenant qu’il n’y rencontrerait plus la contessina adorable, sous le laurier, près du sarcophage ! Tout cela s’anéantissait dans l’abominable deuil, dans le silence de mort, où les deux derniers Boccanera n’avaient plus qu’à attendre, en leur grandeur farouche, que leur palais, ainsi que leur Dieu, s’effondrât sur leurs têtes. Et Pierre ne percevait rien autre chose qu’un bruit très léger, un trot de souris sans doute, les dents d’un rongeur peut-être, l’abbé Paparelli en train quelque part, au fond des pièces perdues, d’émietter les murailles, de manger sans fin la vieille demeure à la base, pour en hâter l’écroulement.
Le fiacre stationnait devant la porte, avec ses deux lanternes dont les deux rayons jaunes trouaient l’obscurité de la rue. Les bagages y étaient chargés déjà, la petite caisse près du cocher, la valise sur la banquette. Et le prêtre monta tout de suite.
« Oh ! vous avez le temps, dit Victorine, restée debout sur le trottoir. Rien ne vous manque, je suis contente de voir que vous partez à l’aise. »
À cette minute dernière, il fut réconforté d’avoir là cette compatriote, cette bonne âme, qui l’avait accueilli, le jour de l’arrivée, et qui le saluait, au départ.
« Je ne vous dis pas au revoir, monsieur l’abbé, car je ne crois pas que vous reviendrez de sitôt dans leur satanée ville... Adieu, monsieur l’abbé.
- Adieu, Victorine. Et merci bien, de tout mon cœur. »
Déjà, la voiture partait, au trot vif du cheval, tournait dans les rues étroites et tortueuses qui mènent au cours Victor-Emmanuel. Il ne pleuvait pas, la capote n’avait pas été relevée ; mais l’air humide avait beau être doux, le prêtre se sentit tout de suite pris de froid, sans vouloir perdre le temps à faire arrêter le cocher, un silencieux, celui-ci, qui semblait n’avoir que la hâte de se débarrasser de son voyageur.
Et, lorsque Pierre déboucha sur le cours Victor-Emmanuel, il fut surpris de le trouver déjà si désert, à cette heure peu avancée de la nuit, les maisons barricadées, les trottoirs vides, les lampes électriques brûlant seules dans la mélancolique solitude. À la vérité, il ne faisait guère chaud, et le brouillard paraissait grandir, noyait de plus en plus les façades. Quand il passa devant la Chancellerie, il lui sembla que le sévère et colossal monument se reculait, s’évanouissait dans un rêve. Et, plus loin, à droite, au bout de la rue d’Aracœli étoilée de rares becs de gaz fumeux, le Capitole avait sombré en pleines ténèbres. Puis, le large cours se resserra, la voiture fila entre les deux masses sombres, écrasantes, du Gesù obscur et du lourd palais Altieri ; et ce fut dans ce couloir étranglé où par les beaux soleils eux-mêmes tombait toute l’humidité des temps anciens, qu’il s’abandonna à une songerie nouvelle, la chair et l’âme envahies d’un frisson.
Brusquement, le réveil se faisait en lui de cette pensée, dont il avait eu parfois l’inquiétude, que l’humanité, partie là-bas de l’Asie, avait toujours marché dans le sens du soleil.
Un vent d’est avait toujours soufflé, emportant à l’ouest la semence humaine, pour les moissons futures. Et, depuis longtemps déjà, le berceau était frappé de destruction et de mort, comme si les peuples ne pouvaient avancer que par étapes, laissant derrière eux le sol épuisé, les villes détruites, les populations décimées et abâtardies, à mesure qu’ils marchaient du levant au couchant, vers le but ignoré. C’étaient Ninive et Babylone sur les bords de l’Euphrate, c’étaient Thèbes et Memphis sur les bords du Nil, réduites en poudre, tombées de vieillesse et de lassitude à un engourdissement mortel, sans qu’un réveil fût possible. Puis, de là, cette décrépitude avait gagné les bords du grand lac méditerranéen, ensevelissant dans la poussière de l’âge Tyr et Sidon, allant plus loin encore endormir Carthage, frappée de sénilité en pleine splendeur. Cette humanité en marche, que la force cachée des civilisations roulait ainsi de l’orient à l’occident, marquait ses journées de route par des ruines, et quelle effrayante stérilité aujourd’hui que celle de ce berceau de l’histoire, cette Asie cette Egypte, retournées au bégaiement de l’enfance, immobilisées dans l’ignorance et dans la caducité, sur les décombres des antiques capitales, jadis maîtresses du monde !
Au passage, à travers sa songerie, Pierre eut conscience que le palais de Venise, noyé de nuit, semblait crouler sous quelque assaut de l’invisible. La brume en avait entamé les créneaux, et les hautes murailles nues, si redoutables, fléchissaient sous la poussée de l’obscurité croissante. Puis, après la trouée profonde du Corso, à gauche, désert lui aussi dans l’éclat blafard des lampes électriques, le palais Torlonia apparut sur la droite, avec son aile éventrée par la pioche des démolisseurs ; tandis que, de nouveau sur la gauche, plus haut, le palais Colonna allongeait sa façade morne, ses fenêtres closes, comme si, déserté par ses maîtres déménagé de son ancien faste, il attendait les démolisseurs à son tour.
Alors, au roulement ralenti de la voiture, qui commençait à gravir la montée de la rue Nationale, la rêverie continua. Est-ce que Rome n’était pas atteinte, est-ce que son heure n’était pas venue de disparaître, dans cette destruction que les peuples en marche laissaient continuellement derrière eux ? La Grèce, Athènes et Sparte s’ensommeillaient sous leurs glorieux souvenirs, ne comptaient plus dans le monde aujourd’hui. Tout le bas de la péninsule italique était déjà gagné par la paralysie montante. Et, en même temps que Naples, c’était bien le tour de Rome désormais.
Elle se trouvait à la limite de la contagion, à cette marge de la tache de mort qui s’étend sans cesse sur le vieux continent, cette marge où l’agonie se déclare, où la terre appauvrie ne veut plus nourrir ni supporter des villes, où les hommes eux-mêmes semblent frappés de vieillesse dès la naissance. Depuis deux siècles, Rome allait en déclinant, s’éliminait peu à peu de la vie moderne, sans industrie, sans commerce, incapable même de science, de littérature et d’art. Et ce n’était plus seulement la basilique de Saint-Pierre, qui s’effondrait, qui semait l’herbe de ses débris, comme autrefois le temple de Jupiter Capitolin. Dans la rêverie noire et douloureuse, c’était Rome entière qui croulait en un suprême craquement qui couvrait les sept collines du chaos de ses ruines, les églises, les palais, les quartiers entiers disparus, dormant sous les orties et les ronces. Comme Ninive et Babylone, comme Thèbes et Memphis, Rome n’était plus qu’une plaine rase, bossuée par des décombres, au milieu desquels on cherchait vainement à reconnaître la place des anciens édifices, et qu’habitaient seuls des nœuds de serpents et des bandes de rats.
La voiture tournait, et Pierre reconnut, à droite, dans un trou énorme de nuit entassée, la colonne Trajane.
Mais, à cette heure, elle se dressait noire, telle que le tronc mort d’un arbre géant, dont le grand âge aurait abattu les branches. Et, plus haut, en traversant la place triangulaire, lorsqu’il leva les yeux, l’arbre réel qu’il distingua sur le ciel de plomb, le pin parasol de la villa Aldobrandini, qui était là comme la grâce et la fierté de Rome, ne fut désormais pour lui qu’une salissure, le petit nuage de poussière charbonneuse qui montait du total écroulement de la ville.
Une épouvante le prenait maintenant, au bout de ce rêve tragique, dans sa fraternité inquiète. Et, lorsque l’engourdissement qui monte à travers le monde vieilli aurait dépassé Rome lorsque la Lombardie serait prise, que Gênes, et Turin, et Milan s’endormiraient comme Venise déjà s’endort, ce serait donc ensuite le tour de la France ! Les Alpes seraient franchies, Marseille verrait ses ports comblés par le sable, comme ceux de Tyret de Sidon, Lyon tomberait à la solitude et au sommeil, Paris enfin envahi par l’invincible torpeur, changé en un champ de pierres stérile, hérissé de chardons, rejoindrait dans la mort Rome, et Ninive, et Babylone, tandis que les peuples continueraient leur marche du levant au couchant, avec l’éternel soleil. Un grand cri traversa l’ombre, le cri de mort des races latines. L’histoire, qui semblait être née dans le bassin de la Méditerranée, se déplaçait, et l’Océan aujourd’hui devenait le centre du monde. Où en était-on de la journée humaine ? Partie de là-bas, du berceau, au lever de l’aube, l’humanité, d’étape en étape, semant sa route de ses ruines, se trouvait-elle à la moitié du jour, lorsque midi flamboie ? C’était alors l’autre moitié des temps qui commençait, le Nouveau Monde après l’Ancien, ces villes d’Amérique où s’ébauchait la démocratie, où poussait la religion de demain, les reines souveraines du prochain siècle, avec, là-bas, au-delà d’un autre Océan, en revenant vers le berceau, sur l’autre face de la terre, l’Extrême-Orient immobile, la Chine et le Japon mystérieux, tout le pullulement menaçant de la race jaune.
Mais, à mesure que le fiacre gravissait la rue Nationale, Pierre sentait son cauchemar se dissiper. Un air plus léger soufflait, il rentrait dans plus d’espérance et de courage. La Banque, cependant, avec sa laideur neuve, son énormité crayeuse encore, lui fit l’effet d’un fantôme promenant son linceul dans la nuit ; tandis qu’en haut des jardins confus, le Quirinal n’était qu’une ligne noire, barrant le ciel. Seulement, la rue montait, s’élargissait toujours, et sur le sommet du Viminal enfin, sur la place des Thermes, lorsqu’il passa devant les ruines de Dioclétien, il respira à pleins poumons. Non, non ! la journée humaine ne pouvait finir, elle était éternelle, et les étapes des civilisations se succéderaient à l’infini. Qu’importait ce vent d’est qui roulait les peuples à l’ouest, comme charriés dans la force du soleil ? S’il le fallait, ils reviendraient par l’autre face du globe, ils feraient plusieurs fois le tour de la terre, jusqu’au jour où ils pourraient se fixer dans la paix, dans la vérité et la justice. Après la prochaine civilisation, autour de l’Atlantique, devenu le centre, bordé des villes maîtresses, une civilisation encore naîtrait, ayant pour centre le Pacifique, avec d’autres capitales riveraines, qu’on ne pouvait prévoir, dont les germes dormaient sur des rivages ignorés. Puis, d’autres encore, toujours d’autres, en recommençant toujours ! Et, à cette minute dernière, il eut cette pensée de confiance et de salut que le grand mouvement des nationalités était l’instinct, le besoin même que les peuples avaient de revenir à l’unité. Partis de la famille unique, séparés, dispersés en tribus plus tard, heurtés par des haines fratricides, ils tendaient malgré tout à redevenir l’unique famille.
Les provinces se réunissaient en peuples, les peuples se réunissaient en races, les races finiraient par se réunir en la seule humanité immortelle.
Enfin, l’humanité sans frontières sans guerres possibles, l’humanité vivant du juste travail, dans la communauté universelle de tous les biens ! N’était-ce pas l’évolution, le but du labeur qui se fait partout, le dénouement de l’histoire ? Que l’Italie fût donc un peuple sain et fort, que l’entente se fît donc entre elle et la France, et que cette fraternité des races latines devînt le commencement de la fraternité universelle ! Ah ! cette patrie unique, la terre pacifiée et heureuse, dans combien de siècles, et quel rêve !
Puis, à la gare, au milieu de la bousculade, Pierre ne pensa plus. Il dut prendre son billet, faire enregistrer ses bagages. Et, tout de suite, il monta en wagon. Le surlendemain, au lever du jour, il serait à Paris.