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Livre III - III

Dès huit heures, par ce jour férié du jeudi de la mi-carême, lorsque tous les bureaux du vaste hôtel étaient vides, Monferrand, le ministre de l’Intérieur, se trouvait seul dans son cabinet. Un simple huissier gardait sa porte, et deux garçons de service occupaient la première antichambre.
Monferrand, à son réveil, venait d’avoir la plus désagréable des émotions. La Voix du peuple, qui, la veille, avait repris l’affaire des Chemins de fer africains, en accusant Barroux, l’actuel ministre des Finances, d’avoir touché deux cent mille francs, continuait la campagne, aggravait le scandale, ce matin-là, en publiant la liste depuis si longtemps promise, les trente-deux noms des députés et des sénateurs, qui avaient vendu leurs voix à Hunter, l’homme de Duvillard le mythique corrupteur, aujourd’hui disparu, évanoui, introuvable. Et Monferrand venait donc de se voir en tête de la liste, porté pour la somme de quatre-vingt mille francs, tandis que Fonsègue y était pour cinquante mille, et que les chiffres tombaient ensuite à dix mille pour Dutheil, à trois mille pour Chaigneux, la voix misérable la moins chère, au milieu de toutes les autres payées de cinq à vingt mille.
Dans l’émoi de Monferrand, il n’entrait ni surprise ni colère. Simplement, il n’aurait pas cru que Sanier poussât la rage du vacarme jusqu’à publier cette liste, cette prétendue page arrachée d’un carnet de Hunter, aux signes hiéroglyphiques incompréhensibles, qu’il aurait fallu discuter, expliquer, pour en tirer la vérité vraie. D’autre part, lui était parfaitement tranquille, n’ayant rien écrit, rien signé, sachant qu’on se tire de tous les mauvais cas avec de l’audace, en n’avouant jamais. Seulement, quel pavé dans la mare parlementaire ! Tout de suite, il sentit l’inévitable conséquence, le ministère renversé, balayé par ce nouvel ouragan de délations et de commérages.
Heureusement, la Chambre, ce jeudi-là, ne siégeait pas. Mais, dès le lendemain, Mège allait reprendre son interpellation, Vignon et ses amis profiteraient de l’occasion pour donner aux portefeuilles convoités un furieux assaut. Et il se voyait par terre, chassé de ce cabinet, où, depuis huit mois, il prenait ses aises, sans gloriole sotte, heureux uniquement d’être à sa place, en homme de gouvernement, qui se croyait de taille à dompter et à conduire les foules.
Il avait rejeté les journaux d’un geste dédaigneux, il s’était levé en s’étirant, avec un grognement de lion qu’on taquine. Et, maintenant, il marchait de long en large, au travers de la vaste pièce d’un luxe officiel et fané, meublée d’acajou, drapée de damas vert. Les mains derrière le dos, il n’avait point son air paterne, sa bonhomie souriante et un peu commune. Tout le rude lutteur qu’il était, dans sa taille courte, ses épaules larges, apparaissait, crevait son masque épais. Sa bouche sensuelle, son nez gros, ses yeux durs, disaient qu’il était sans scrupule, d’une volonté d’acier, taillé pour les rudes besognes. Qu’allait-il faire ? Allait-il se laisser entraîner dans le désastre, avec l’honnête et tonitruant Barroux ? Peut-être son cas personnel n’était-il pas désespéré. Mais comment lâcher les autres pour gagner la rive ?
Comment se repêcher lui-même, tandis que les autres se noieraient ? Grave problème, manœuvre ardue, dont la recherche le bouleversait, dans son furieux besoin de garder le pouvoir.
Il ne trouva rien, il jura contre les accès de vertu de cette grande bête de République, qui rendaient, selon lui, tout gouvernement impossible. Une niaiserie pareille arrêtant un homme de son intelligence et de sa force ! Allez donc gouverner les hommes, si l’on vous ôte des mains l’argent, le bâton souverain ?
Et il en riait amèrement tout seul, tellement la conception d’un pays idyllique, où les grandes entreprises se feraient honnêtement, lui paraissait absurde. Ne sachant que résoudre, il songea tout d’un coup que la sagesse était d’avoir un entretien avec le baron Duvillard, qu’il connaissait depuis longtemps, et qu’il regrettait de ne pas avoir vu plus tôt, pour le pousser à négocier l’achat du silence de Sanier. D’abord, il eut l’idée d’écrire au baron un billet de deux lignes, qu’un garçon de service aurait porté. Puis, dans sa méfiance des documents écrits, il préféra employer le téléphone, qu’il avait fait installer, pour son usage, sur une petite table, près de son bureau.
« C’est bien M. le baron Duvillard qui me parle ?... Parfait ! Oui, c’est moi, le ministre, M. Monferrand, et je vous prie de venir tout de suite me voir... Parfait ! parfait ! je vous attends. »
Il se remit à marcher et à chercher. Ce Duvillard était un maître homme, lui aussi, qui lui donnerait sans doute quelque idée. Et il s’enfonçait dans des combinaisons laborieuses, lorsque l’huissier se présenta, en disant que M. Gascogne, le chef de la Sûreté, insistait pour parler à M. le ministre. Sa première pensée fut qu’on venait de la Préfecture de police pour avoir son avis sur les mesures d’ordre à prendre, ce jour-là, à l’occasion des deux cortèges, celui des lavoirs et celui des étudiants, qui, dès midi, allaient défiler, au milieu de l’écrasement de la foule.
« Faites entrer M. Gascogne. »
Un homme entra, grand, mince, très brun, ayant l’air d’un ouvrier endimanché. D’aspect froid, connaissant admirablement les dessous de Paris, il était d’esprit net et méthodique. Mais le pli professionnel le gâtait un peu, il aurait eu plus d’intelligence s’il avait cru moins en avoir, et s’il n’avait pas eu la certitude qu’il savait tout.
D’abord, il excusa M. le préfet, qui serait venu certainement lui-même, si une légère indisposition ne l’avait retenu. Il valait peut-être mieux, du reste, que ce fût lui qui renseignât M. le ministre sur la grave affaire, qu’il connaissait à fond. Et il dit la grave affaire.
« Je crois bien, monsieur le ministre, que nous tenons enfin l’auteur de l’attentat de la rue Godot-de-Mauroy. »
Monferrand, qui écoutait d’un air impatient, se passionna tout d’un coup. Les recherches vaines de la police, les attaques et les plaisanteries des journaux étaient un de ses ennuis quotidiens. Il répondit avec sa bonhomie brutale :
« Ah ! tant mieux pour vous, monsieur Gascogne, car vous alliez finir par y laisser votre place... L’homme est arrêté ?
- Non, pas encore, monsieur le ministre. Mais il ne peut s’échapper, c’est une affaire de quelques heures. »
Et il conta toute l’histoire : comment l’agent Mondésir, averti par un agent secret que l’anarchiste Salvat se trouvait dans un cabaret de Montmartre, s’était présenté trop tard, lorsque l’oiseau venait de s’envoler ; puis, le hasard qui l’avait remis en présence de Salvat, arrêté à cent pas du cabaret, guettant de loin ; et, dès lors, Salvat filé, dans l’espoir de le prendre au nid, avec ses complices, Salvat suivi de la sorte jusqu’à la porte Maillot, où, brusquement, se sentant traqué sans doute, il s’était mis à galoper, pour se jeter dans le bois de Boulogne. Il y était depuis deux heures du matin, sous la pluie fine qui n’avait pas cessé de tomber. On avait attendu le jour, afin d’organiser une battue et de lui donner la chasse, comme à une bête que la lassitude doit suffire à livrer.
De façon que, d’une minute à l’autre, il allait être pris.
« Je sais, monsieur le ministre, combien vous vous intéressez à cette arrestation, et j’ai eu la pensée d’accourir demander vos ordres. L’agent Mondésir est là-bas, qui mène la battue. Il regrette bien de n’avoir pas cueilli l’homme, boulevard Rochechouart ; mais son idée de le filer, tout de même, était excellente, et l’on ne peut que lui reprocher de ne s’être pas méfié du bois de Boulogne. »
Salvat arrêté, ce Salvat dont les journaux étaient pleins depuis trois semaines, c’était là une réussite, un coup dont le retentissement serait énorme. Monferrand écoutait, et au fond de ses gros yeux fixes, derrière son masque lourd de fauve au repos se lisait tout un travail intérieur, toute une soudaine volonté d’utiliser à son profit l’événement que le hasard lui apportait. Confusément, déjà, un lien s’établissait en lui, entre cette arrestation et l’interpellation de Mège, l’autre affaire, celle des Chemins de fer africains, qui devait le lendemain renverser le ministère. Et une combinaison s’ébauchait : n’était-ce pas son étoile qui lui envoyait ce qu’il cherchait, le moyen de se repêcher dans l’eau trouble de la crise prochaine ?
« Mais, dites donc, monsieur Gascogne, êtes-vous bien sûr que ce Salvat soit l’auteur de l’attentat ?
- Oh ! absolument sûr, monsieur le ministre. Il avouera tout, dans le fiacre, avant d’arriver à la Préfecture. »
Pensif, Monferrand s’était de nouveau mis à marcher, et les idées lui venaient, à mesure qu’il parlait, avec une lenteur réfléchie.
« Mes ordres, mon Dieu ! mes ordres, c’est d’abord que vous agissiez avec une grande prudence...
Oui, n’ameutez pas les promeneurs du Bois. Tâchez que l’arrestation passe inaperçue... Et, si vous obtenez des aveux, gardez-les pour vous, ne les communiquez pas à la presse. Oh ! ça, je vous le recommande bien, que les journaux ne soient pas mis dans l’affaire... Enfin, venez me renseigner, moi, et le secret pour tout le monde, le secret absolu ! »
Gascogne s’inclina, mais Monferrand le retint, pour lui dire que son ami, M. Lehmann, procureur de la République, recevait quotidiennement des lettres d’anarchistes, qui menaçaient de le faire sauter, lui et sa famille, si bien que, malgré son courage, il demandait qu’on fît garder sa maison par des agents en bourgeois. Déjà la Sûreté avait organisé une surveillance pareille, pour la maison habitée par le juge d’instruction Amadieu. Et, si celui-ci était un personnage précieux, Parisien aimable, psychologue et criminaliste distingué, écrivain même à ses heures, le procureur de la République Lehmann l’égalait en mérites de toutes sortes, car il était un de ces magistrats politiques, un de ces juifs de talent avisé, qui très honnêtement font leur chemin, en se mettant toujours du côté du pouvoir.
« Monsieur le ministre, dit à son tour Gascogne, il y a aussi l’affaire Barthès... Nous attendons, faut-il procéder à l’arrestation, dans cette petite maison de Neuilly ? »
Un de ces hasards, qui servent parfois les policiers, et qui font croire à leur génie, lui avait révélé le secret refuge de Nicolas Barthès, la petite maison d’un prêtre, l’abbé Pierre Froment. Et, bien que Barthès, depuis que régnait la terreur anarchiste, dans l’affolement de Paris, se trouvât sous le coup d’un mandat d’amener, simplement comme suspect, pouvant avoir eu des rapports avec les révolutionnaires, il n’avait point osé l’arrêter chez ce prêtre, un saint vénéré de tout le quartier, sans avoir un ordre formel.
Le ministre, consulté, l’avait approuvé vivement de sa réserve vis-à-vis du clergé, en se chargeant lui-même d’arranger l’affaire.
« Non, monsieur Gascogne, ne bougez pas. Vous savez mon sentiment, ayons les prêtres avec nous, et non contre nous... J’ai fait écrire à M. l’abbé Froment, pour qu’il vienne ce matin, un matin où je n’attends personne. Je causerai avec lui, l’affaire ne vous regarde plus. »
Et il le congédiait, lorsque l’huissier reparut, en disant que M. le président du Conseil était là.
« Barroux !... Ah ! fichtre ! monsieur Gascogne, sortez par ici, je préfère que personne ne vous rencontre, puisque je vous demande le silence sur l’arrestation de ce Salvat... C’est bien entendu n’est-ce pas ? moi seul dois tout savoir, et téléphonez-moi ici, directement, si quelque incident grave se produisait. »
À peine le chef de la Sûreté avait-il disparu, par la porte d’un salon voisin, que l’huissier rouvrit celle de l’antichambre.
« M. le président du Conseil. »
Les mains tendues, avec un empressement où la déférence et la cordialité étaient dosées avec justesse, Monferrand s’avança, de son air franc et bonhomme.
« Ah ! mon cher président, pourquoi vous êtes-vous dérangé ? Je serais allé chez vous, si vous aviez hâte de me voir. »
Mais, d’un geste impatient, Barroux rejeta toute préséance.
« Non, non ! je faisais aux Champs-Élysées ma promenade à pied quotidienne, j’étais sous l’empire de préoccupations si vives, que j’ai mieux aimé venir tout de suite...
Vous pensez bien que nous ne pouvons rester sous le coup de ce qui se passe. Et, en attendant le Conseil de demain matin, où il faudra arrêter un plan de défense, j’ai senti que nous avions à causer ensemble. »
Il prit un fauteuil, tandis que Monferrand en roulait un autre, pour s’asseoir devant lui, à contre-jour. Les deux hommes étaient en présence. Et autant Barroux, de dix ans plus âgé, blanc et solennel, gardait la haute prestance du pouvoir, avec sa belle figure rasée, ses favoris neigeux, toute cette attitude de conventionnel romantique, qui essayait de magnifier la simple loyauté d’un bourgeois, un peu sot et bon ; autant l’autre, lourd et fin, sous son masque commun, dans son affectation de rondeur et de simplicité cachait des gouffres ignorés, une âme obscure de jouisseur et de despote sans pitié ni scrupules.
Très ému au fond, Barroux souffla un instant, le sang à la tête le cœur battant d’indignation et de colère, au souvenir du flot de basses injures que La Voix du peuple avait déversé sur lui, le matin encore.
« Voyons, mon cher collègue, il faut en finir, il faut faire cesser cette scandaleuse campagne... D’ailleurs, vous vous doutez bien de ce qui nous attend demain à la Chambre. Maintenant que voilà la fameuse liste publiée, nous allons avoir sur les bras tous les mécontents. Vignon s’agite...
- Ah ! vous avez des nouvelles de Vignon ? demanda Monferrand, devenu très attentif.
- Sans doute, en passant, je viens de voir une file de fiacres à sa porte. Toutes ses créatures sont en branle depuis hier, et vingt personnes m’ont dit que la bande se partageait déjà les portefeuilles.
Car vous vous doutez bien que l’ingénu et farouche Mège va tirer une fois de plus les marrons du feu. Enfin, nous sommes morts, on a la prétention de nous enterrer dans la boue, avant de se disputer nos dépouilles. »
Il eut un geste théâtral, le bras tendu, et sa voix sonna éloquemment, comme s’il se trouvait à la tribune. Son émotion était réelle pourtant, des larmes montaient à ses yeux.
« Moi ! moi qui ai donné ma vie entière à la République, qui l’ai fondée, qui l’ai sauvée, me voir ainsi abreuvé d’outrages, être obligé de me défendre contre des accusations abominables ! Un prévaricateur, moi ! un ministre qui se serait vendu, qui aurait reçu deux cent mille francs de ce Hunter, pour les mettre simplement dans sa poche !... Eh ! oui, il a été question de deux cent mille francs entre lui et moi. Mais il faut dire comment et dans quelles conditions. C’est comme vous sans doute, pour les quatre-vingt mille francs qu’il vous aurait remis... »
Monferrand l’interrompit, d’un voix nette.
« Il ne m’a pas remis un centime. »
Très surpris, l’autre le regarda, mais ne vit que sa grosse tête rude, noyée d’ombre.
« Ah !... Je croyais que vous étiez en relation d’affaires avec lui, et que vous le connaissiez particulièrement.
- Non, j’ai connu Hunter comme tout le monde, je ne savais même pas qu’il était le racoleur du baron Duvillard, pour les Chemins de fer africains, et jamais il n’a été question de cette chose entre nous. »
Cela était si invraisemblable, si contraire à tout ce qu’il savait, que Barroux, devant un si évident mensonge, resta un instant effaré.
Puis, il se ressaisit d’un geste, laissant les autres à leur cas, pour revenir au sien.
« Oh ! moi, il m’a fait plus de dix visites, il m’en a rebattu les oreilles, des Chemins de fer africains. C’était lorsque la Chambre a dû voter l’émission des valeurs à lots... Et, tenez ! mon cher, je nous vois encore, dans cette pièce, car vous vous souvenez que j’avais alors l’Intérieur, tandis que vous veniez d’entrer aux Travaux publics. Moi, j’étais assis à ce bureau, tandis que Hunter se trouvait ici même, dans ce fauteuil où je suis. Ce jour-là, il avait désiré me consulter sur l’emploi des sommes considérables que la banque Duvillard voulait consacrer à la publicité, et, devant les gros chiffres mis en regard des journaux monarchistes, je me rappelle que je me fâchais, estimant avec raison que c’était là un argent de ruine contre la République ; de sorte que, cédant à ses instances, je dressai moi aussi une liste, disposant des fameux deux cent mille francs pour des journaux républicains, des journaux amis, qui ont touché par mon entremise, c’est vrai... Voilà l’histoire. »
Il se leva, se frappa la poitrine du poing, tandis que sa voix se haussait encore.
« Eh bien ! j’en ai assez, des calomnies et des mensonges... Cette histoire, je vais demain la conter tout simplement à la Chambre. Ce sera ma seule défense. Un honnête homme ne craint pas la vérité. »
À son tour, Monferrand s’était levé, dans un cri, où il se confessait tout entier.
« C’est idiot, jamais on n’avoue, vous ne ferez pas ça ! »
Mais Barroux s’entêta, superbe.
« Je le ferai.
Nous verrons bien si la Chambre, par acclamation, n’absoudra pas un vieux serviteur de la liberté.
- Non ! vous tomberez sous les huées, et vous nous entraînerez tous avec vous.
- Qu’importe ? nous tomberons, dignement, honnêtement ! »
Monferrand eut un geste de furieuse colère. Puis, tout d’un coup, il se calma. Une brusque lueur venait de jaillir, dans l’anxieuse confusion où il se débattait depuis le matin ; et tout s’éclairait, le plan encore vague qu’avait fait naître en lui l’arrestation prochaine de Salvat, se complétait, s’élargissait en une combinaison audacieuse. Pourquoi donc aurait-il empêché la chute de ce grand innocent de Barroux ? L’unique chose d’importance était de ne pas tomber avec lui, ou du moins de se rattraper. Il se tut, il ne mâcha plus que des mots sourds, où sa révolte semblait s’user. Et, enfin, de son air de bonhomie bourrue :
« Mon Dieu ! après tout, vous avez peut-être raison. Il faut être brave. Et d’ailleurs, mon cher président, vous êtes notre chef, nous vous suivrons. »
Les deux hommes s’étaient rassis face à face, et la conversation continua, ils achevèrent de se mettre cordialement d’accord sur l’attitude du ministère, en vue de l’interpellation certaine du lendemain.
Cette nuit-là, le baron Duvillard n’avait guère dormi. Laissé à sa porte par Gérard, il s’était couché violemment, en homme qui veut commander au sommeil, afin d’oublier et de se reprendre. Mais le sommeil n’était point venu, il l’avait cherché pendant de longues heures, brûlé d’insomnie, la chair en feu sous l’affront de Silviane.
Comme il l’avait crié, c’était monstrueux, cela ! Cette fille, enrichie, comblée, le souffletant de cette boue, lui le maître, qui se flattait d’avoir mis Paris et la République dans sa poche qui disposait des consciences comme un marchand accapare les laines ou les cuirs, pour un coup de Bourse ! Et la sourde conscience que Silviane était sa tare vengeresse, sa pourriture, à lui le pourrisseur, achevait de l’exaspérer. Vainement, il voulait chasser cette hantise, se rappeler ses affaires, ses rendez-vous du lendemain, les millions qu’il brassait aux quatre coins du monde, la toute-puissance de l’argent qui mettait entre ses mains le sort des peuples. Toujours, et malgré tout, Silviane renaissait, l’éclaboussait de son vice. Il tâcha de se raccrocher désespérément à la grande affaire qu’il préparait depuis des mois, le fameux Chemin de fer transsaharien, une colossale entreprise qui remuerait les milliards et changerait la face de la terre. Et Silviane reparut encore, le gifla sur les deux joues, de sa petite main trempée dans le ruisseau. Vers la pointe du jour, cependant, il finit par s’assoupir, en refaisant le furieux serment de ne jamais la revoir, de la repousser du pied, même si elle venait se traîner à ses genoux.
Dès sept heures, lorsqu’il se réveilla, brisé, dans la moiteur languissante des draps, sa première pensée fut pour elle, il faillit céder à une lâcheté. L’idée l’assaillait de courir s’assurer si elle était rentrée, de la surprendre endormie, et de faire sa paix, et d’en profiter pour la ravoir peut-être. Mais il sauta du lit, alla se tremper d’eau froide, retrouva sa bravoure. C’était une misérable, il se crut cette fois guéri d’elle à jamais. Et la vérité fut qu’il finit par l’oublier dès qu’il eut ouvert les journaux du matin.
La publication de la liste, dans La Voix du peuple, le bouleversa, car il avait douté jusque-là que Sanier l’eût en sa possession. D’un coup d’œil, il jugea le document, les quelques vérités qu’il contenait, mêlées à l’habituel flot d’imbécillités et de mensonges. Lui, pourtant, cette fois encore, ne se sentit pas atteint : il ne redoutait réellement qu’une chose, l’arrestation de son intermédiaire Hunter, dont le procès aurait pu le mettre en cause. Comme il ne cessait de le répéter, de son air calme et souriant, il n’avait fait que ce que font toutes les maisons de banque, lorsqu’elles lancent une émission, payant la publicité de la presse, employant des courtiers, récompensant les services discrets, rendus à l’affaire. C’était une affaire, et cela, pour lui, disait tout. Du reste, il était beau joueur, il parlait avec un mépris indigné d’un banquier qui, dans un récent scandale, affolé, acculé, ruiné par le chantage, avait cru finir les choses en se tuant, un drame pitoyable, une mare de boue et de sang, d’où le scandale avait repoussé monstrueusement, en une pullulante et indestructible végétation. Non, non ! on restait debout, on luttait jusqu’à la dernière énergie, jusqu’au dernier écu.
Vers neuf heures, un tintement l’appela au téléphone particulier, posé sur son bureau. Et sa folie le reprit, l’idée le traversa que ce devait être Silviane. Souvent, elle s’amusait ainsi à le déranger, au milieu des plus graves préoccupations. Elle venait de rentrer, elle comprenait qu’elle était allée trop loin, et voulait son pardon. Puis, lorsqu’il entendit que c’était Monferrand qui le demandait au ministère, il eut le léger frisson d’un homme sauvé encore du gouffre qu’il côtoie. Vivement, il demanda son chapeau, sa canne, désireux de marcher, de réfléchir au grand air.
Et de nouveau, il fut tout aux complications de l’affaire scandaleuse qui allait émotionner le Parlement et Paris entier. Se tuer ah ! non, c’était sot et lâche. La terreur pouvait souffler, il se sentait d’âme ferme, de volonté supérieure aux événements, résolu à se défendre en maître qui entend ne rien lâcher de sa puissance.
Cette terreur, dès que Duvillard entra dans les antichambres du ministère, il la sentit qui soufflait en tempête. La Voix du peuple, avec sa terrible liste, avait glacé les cœurs des coupables, et tous pâlissaient, tous accouraient, éperdus, en sentant le sol qui croulait sous eux. Le premier qu’il aperçut fut Dutheil, fiévreux, mâchant ses fines moustaches, la face tirée par un tic, dans son effort de sourire quand même. Il le gronda d’être là, c’était une faute de venir ainsi aux nouvelles, l’air effaré. Et l’autre, ragaillardi déjà par cette rude parole, se défendait, jurait qu’il n’avait pas même lu l’article de Sanier, qu’il était monté simplement pour recommander au ministre une dame de ses amies. Le baron se chargea de son affaire, le renvoya, en lui souhaitant une bonne mi-carême. Mais celui surtout qui lui fit pitié, ce fut Chaigneux, le corps vacillant, comme plié par le poids de sa longue tête chevaline, et si malpropre, si en détresse, qu’on aurait dit un vieux pauvre. Quand il reconnut le banquier, il se précipita, vint le saluer avec un empressement obséquieux.
« Ah ! monsieur le baron, faut-il que les hommes soient méchants ! C’est ma mort, on m’assassine, et que deviendra ma femme, que deviendront mes trois filles, dont je suis l’unique soutien ? »
Il avait mis dans cette lamentation toute son histoire de triste sire, victime de la politique, ayant eu la folie de quitter Arras et son étude d’avoué pour triompher à Paris avec ses quatre femmes, comme il disait, la mère et les trois filles, dont il n’avait plus été dès lors que le domestique honteux, effaré par ses continuels échecs de médiocre.
Député honnête, ah ! grand Dieu ! il aurait bien voulu l’être ; mais n’était-il pas le besogneux éternel, toujours en quête d’un billet de cent francs, le député forcément à vendre ? et piteux, et tellement bousculé par ses quatre femmes, qu’il aurait ramassé pour elles de l’argent n’importe où, dans n’importe quoi.
« Imaginez-vous, monsieur le baron, que j’ai enfin trouvé un mari pour mon aînée. C’est la première chance qui m’arrive, elles ne seront plus que trois à la maison... Seulement, vous comprenez la désastreuse impression, sur la famille du jeune homme, d’un article comme celui de ce matin. Et je suis accouru chez M. le ministre, pour le supplier d’accorder une place de secrétaire à mon futur gendre... Cette place, que j’ai promise, peut encore tout arranger. » Il était si minable, il parlait d’une voix si éplorée, que Duvillard eut l’idée d’une de ces bonnes actions, qu’il savait risquer à propos et dans lesquelles il plaçait sa protection et son argent à gros intérêts. Il est toujours excellent d’avoir à soi de ces créatures malchanceuses dont on se fait, pour un morceau de pain, des valets et des complices. Aussi le renvoya-t-il, en se chargeant de son affaire, ainsi qu’il s’était chargé de celle de Dutheil. Et il ajouta qu’il l’attendrait le lendemain, pour causer, pour l’aider puisqu’il mariait une de ses filles.
Chaigneux, flairant un prêt, s’effondra en remerciements.
« Ah ! monsieur le baron, ma vie sera trop courte pour acquitter une telle dette de reconnaissance. »
Comme Duvillard se retournait, il eut la surprise d’apercevoir, dans un coin de l’antichambre, l’abbé Froment qui attendait.
Celui-là, pourtant, n’était pas de la charrette des suspects, bien que, lui aussi, parût cacher une anxiété profonde, en affectant de lire un journal. Le baron s’avança, serra la main du prêtre, causa cordialement. Et Pierre lui conta qu’il avait reçu une lettre, le priant de se présenter chez le ministre : il ignorait pourquoi, il se disait très surpris, souriant, ne voulant pas montrer son inquiétude. Depuis un quart d’heure, il attendait. Pourvu qu’on ne l’oubliât pas, dans cette antichambre !
L’huissier parut, s’empressa.
« M. le ministre vous attend, monsieur le baron. Il est en ce moment avec M. le président du Conseil ; mais, dès que M. le président s’en ira, j’ai ordre de vous introduire, monsieur le baron. »
Presque aussitôt, Barroux sortit ; et, comme Duvillard allait entrer, il le reconnut, le retint. Amèrement, il parla de l’affaire, en homme indigné, sous le coup de la calomnie. Est-ce que lui, Duvillard, n’en témoignerait pas à l’occasion, que lui, Barroux, n’avait jamais touché directement un centime ? Il oubliait qu’il parlait à un banquier, qu’il était lui-même ministre des Finances, pour dire tout son dégoût de l’argent. Ah ! les affaires, quelle eau trouble, empoisonnée et salissante ! Mais il répétait qu’il souffletterait les insulteurs, et que la vérité suffirait.
Duvillard l’écoutait, le regardait. Et la pensée de Silviane, tout d’un coup, rentrait en lui, le hantait, sans qu’il fit même un effort pour la chasser. Il songeait que, si Barroux l’avait bien voulu lorsqu’il l’avait prié d’agir Silviane serait maintenant à la Comédie, et que certainement la déplorable aventure de la veille n’aurait pas eu lieu, car il commençait à se reconnaître coupable, jamais Silviane ne l’aurait lâché salement, s’il avait contenté son caprice.
« Vous savez, je vous en veux », dit-il en interrompant le ministre.
Étonné, l’autre à son tour le regarda.
« Comment, vous m’en voulez ! De quoi donc ?
- Mais de ce que vous ne m’avez pas aidé, vous savez bien, pour cette amie à moi, qui désire débuter dans Polyeucte. »
Barroux sourit, condescendant, aimable.
« Ah ! oui, Silviane d’Aulnay ! Mais, mon cher ami, c’est Taboureau qui s’est mis en travers. Il a les Beaux-Arts, la question ne regardait que lui. Et je n’y pouvais rien, ce parfait honnête homme, qui nous est tombé d’une faculté de province, est plein de scrupules... Moi, je suis un vieux Parisien, je comprends tout, j’aurais été enchanté de vous être agréable. »
Devant cette résistance nouvelle à son plaisir, Duvillard se reprit de passion, eut le besoin immédiat d’obtenir ce qu’on lui refusait.
« Taboureau, Taboureau, un joli poids mort dont vous vous êtes encombré là ! Honnête, est-ce que tout le monde ne l’est pas ?... Voyons, mon cher ministre, il en est temps encore, faites nommer Silviane, ça vous portera bonheur pour demain. »
Cette fois, Barroux éclata franchement de rire.
« Non, non ! je ne puis lâcher Taboureau en ce moment... On s’en amuserait trop. Un ministère perdu ou sauvé, sur la question Silviane ! »
Il avait tendu la main, pour prendre congé. Le baron la serra, le retint un instant encore, en lui disant, très grave, un peu pâle :
« Vous avez tort de rire, mon cher ministre. Des ministères sont tombés ou se sont remis debout pour moins que ça...
Si vous tombez demain, je souhaite que vous ne le regrettiez jamais. »
Et il le regarda s’éloigner, blessé au cœur de son air de plaisanterie, exaspéré par l’idée que quelque chose lui était décidément impossible. Certes, ce n’était pas dans l’espoir de se remettre avec Silviane, mais il se jurait de tout bouleverser, s’il le fallait, pour lui envoyer son traité signé, par simple vengeance, comme un soufflet, oui ! un soufflet. Cette minute venait d’être décisive.
À cet instant, Duvillard, dont les yeux accompagnaient Barroux, fut surpris de voir Fonsègue, qui arrivait, manœuvrer de façon à n’être pas aperçu par le ministre. Il y réussit, il entra dans l’antichambre, les yeux troubles, toute sa petite personne, si vive et si spirituelle d’habitude, éperdue. C’était le vent de terreur qui continuait à souffler et qui l’apportait.
« Vous n’avez donc pas vu votre ami Barroux ? demanda le baron, intrigué.
- Barroux ? non ! »
Et ce tranquille mensonge suffisait à tout confesser. Il se tutoyait avec Barroux, il le soutenait dans son journal depuis dix ans de mêmes idées, de même religion politique que lui. Mais, sous la menace de la débâcle, il devait sentir, avec son flair merveilleux qu’il lui fallait changer d’amitié, s’il ne voulait, lui aussi, rester sous les décombres. Il pas mis de longues années de prudence, de diplomatique vertu, à fonder le plus digne et le plus respecté des journaux, pour le laisser ainsi compromettre par la maladresse d’un honnête homme.
« Je vous croyais fâché avec Monferrand, reprit Duvillard. Que venez-vous donc faire ici ?
- Oh ! mon cher baron, le directeur d’un grand journal n’est fâché avec personne.
Il est au service du pays. »
Malgré l’émoi personnel où il était, Duvillard ne put s’empêcher de sourire.
« Vous avez raison. Et puis, Monferrand est un homme vraiment fort, qu’on peut soutenir sans crainte. »
Cette fois, Fonsègue se demanda si son angoisse se voyait. Lui, si beau joueur, toujours maître de son jeu, venait d’être terrifié par l’article de La Voix du peuple. Pour la première fois de sa vie, il avait commis une faute, il se sentait à la merci d’une délation, ayant eu l’impardonnable imprudence d’écrire un billet de trois lignes. Les cinquante mille francs, que Barroux lui avait fait remettre, pour son journal, sur les deux cent mille destinés à la presse, ne l’inquiétaient pas. Mais il tremblait qu’on ne découvrît l’autre affaire, une somme reçue en cadeau. Il ne retrouva un peu de sang-froid que sous le regard clair du baron. C’était imbécile de ne plus savoir mentir et d’avouer par sa seule attitude.
L’huissier s’était approché.
« Je rappelle à monsieur le baron que M. le ministre l’attend. »
Resté seul avec l’abbé Froment, Fonsègue, dès qu’il l’aperçut, alla s’asseoir près de lui, en s’étonnant à son tour de le trouver là. Pierre répéta qu’il avait reçu une sorte de lettre de convocation, sans qu’il pût deviner ce que le ministre avait à lui dire. Et il laissa percer encore son impatience de savoir, le léger frisson qui agitait ses doigts. Mais il fallait bien attendre, puisque de si graves affaires se débattaient.
Tout de suite, en voyant entrer Duvillard, Monferrand s’était avancé, les mains tendues.
Lui, l’air très calme toujours, sous le vent de terreur, gardait son air bonhomme et souriant.
« Hein ? quelle histoire, mon cher baron !
- C’est idiot ! » déclara nettement celui-ci, avec un haussement d’épaules.
Et il s’assit sur le fauteuil que Barroux venait de quitter, tandis que le ministre reprenait sa place, en face de lui. Tous deux étaient faits pour s’entendre, et ils eurent les mêmes gestes désespérés, les mêmes plaintes furieuses, en déclarant que le gouvernement, pas plus que les affaires, n’étaient désormais possibles, si l’on exigeait des hommes la vertu qu’ils n’avaient pas. Est-ce que, dans tous les temps, sous tous les régimes, lorsqu’on attendait un vote des Chambres, à propos de quelque grande entreprise, la tactique naturelle, légitime, n’était pas de faire le nécessaire pour l’obtenir ? Il fallait bien se ménager des influences, se gagner des sympathies, s’assurer des voix enfin ! Or, tout se payait, les hommes comme le reste, les uns avec de bonnes paroles, les autres avec des faveurs ou de l’argent, des cadeaux plus ou moins déguisés. Et, en admettant qu’on fût allé un peu loin dans les achats, que certains maquignonnages eussent manqué de prudence, est-ce que c’était sage de faire un tel bruit, est-ce qu’un pouvoir fort n’aurait pas commencé par étouffer le scandale, par patriotisme, par simple propreté même ?
« Mais évidemment ! mais vous avez mille fois raison ! criait Monferrand. Ah ! si j’étais le maître, vous verriez le bel enterrement de première classe ! »
Puis, comme Duvillard le regardait fixement, frappé par ce dernier mot, il reprit, avec son sourire :
« Par malheur, je ne suis pas le maître, et c’est pour causer un peu avec vous de la situation que je me suis permis de vous déranger...
Barroux, qui sort d’ici, m’a paru dans une disposition d’esprit fâcheuse.
- Oui, je viens de le rencontrer, il a des idées si singulières parfois... »
Et le baron s’interrompit, pour dire : « Vous savez que Fonsègue est là, dans l’antichambre. Puisqu’il veut faire sa paix, envoyez-le donc chercher. Il ne sera pas de trop, il est homme de bon conseil, et souvent son journal suffit à donner la victoire.
- Comment, Fonsègue est là ! cria Monferrand. Je ne demande pas mieux que de lui serrer la main. De vieilles histoires qui ne regardent personne ! Ah ! grand Dieu ! si vous saviez combien je manque de rancune ! »
Lorsque l’huissier eut introduit Fonsègue, la réconciliation eut lieu tout simplement. Ils s’étaient connus au collège, dans leur Corrèze natale, et ils ne se parlaient plus depuis dix ans, à la suite d’une abominable histoire, dont personne ne savait au juste les détails. Mais il est des heures où il faut bien enterrer les cadavres, lorsqu’on est forcé de déblayer le champ, pour une bataille nouvelle.
« Tu es gentil de revenir le premier. Alors, c’est fini, tu ne m’en veux plus ?
- Eh ! non ! À quoi bon se dévorer, lorsqu’on aurait tout intérêt à s’entendre ? »
Sans autre explication, on en vint à la grande affaire, la conférence commença. Et, lorsque Monferrand eut dit la volonté de Barroux d’avouer, d’expliquer sa conduite, les deux autres se récrièrent. C’était la chute certaine, on saurait bien l’en empêcher, il ne ferait pas une pareille sottise. Ensuite, on discuta tous les moyens imaginables de sauver le ministère en péril, car ce devait être là l’unique désir de Monferrand.
Et lui-même affectait de chercher avec passion le moyen de tirer d’embarras ses collègues et lui-même, bien qu’il gardât, aux coins des lèvres, un mince sourire. Enfin, il sembla vaincu, il ne chercha plus.
« Allez, le ministère est par terre ! »
Les deux autres se regardèrent, anxieux de confier au hasard du prochain cabinet l’affaire des Chemins de fer africains. Un cabinet Vignon se piquerait sans doute d’honnêteté.
« Alors, quoi ? que faisons-nous ? »
Mais, à ce moment, la sonnerie du téléphone tinta, et Monferrand se rendit à cet appel.
« Vous permettez ? »
Pendant un instant, il écouta, il parla, dans l’appareil, sans que ses réponses, ses questions brèves pussent rien indiquer de la communication qui lui était faite. C’était le chef de la Sûreté qui, pour tenir sa promesse, lui téléphonait que l’homme venait d’être retrouvé, dans le bois de Boulogne, et que la chasse allait être menée rudement.
« Parfait ! et n’oubliez pas mes ordres ! »
Puis, Monferrand, dont le plan, peu à peu élargi, se fixait enfin, dans la certitude de l’arrestation de Salvat, revint au milieu de la vaste pièce, marcha lentement, en disant avec sa familiarité coutumière :
« Que voulez-vous ? mes bons amis, il faudrait que je fusse le maître. Ah ! si j’étais le maître !... Une commission d’enquête, oui ! c’est l’enterrement de première classe, pour ces grosses affaires-là, si pleines d’abominations. Moi, je n’avouerais rien et je ferais nommer une commission d’enquête. Vous verriez, dès lors, comme l’effroyable orage s’en irait en douceur.
Duvillard et Fonsègue s’égayèrent. Mais le second surtout devina presque, grâce à sa profonde connaissance du personnage.
« Écoute donc ! si le ministère est par terre, il ne s’ensuit pas que tu y sois avec lui. Un ministère se raccommode, lorsque les morceaux en sont bons. »
Monferrand, inquiet d’avoir été deviné, se débattit.
« Ah ! non, non, mon cher, je ne joue pas ce jeu-là. On est tous solidaires, que diable !
- Solidaires, allons donc ! pas avec les naïfs qui se noient exprès ! Car enfin, si nous avons besoin de toi, nous autres, il nous est bien permis de te sauver malgré toi... N’est-ce pas ? mon cher baron. »
Et, comme Monferrand se rasseyait, ne protestant plus, attendant, Duvillard, de nouveau à sa passion, repris de colère au souvenir du refus de Barroux, s’écria, en se levant à son tour :
« Mais certainement ! Si le ministère est condamné, qu’il tombe donc !... Que voulez-vous tirer d’un ministère où il y a un Taboureau ? Voilà un vieux professeur usé, sans prestige, qui nous arrive de Grenoble, qui n’a jamais mis les pieds dans un théâtre, et à qui l’on confie les théâtres. Naturellement, il a fait bêtises sur bêtises. »
Monferrand, très au courant de la question Silviane, resta grave ; s’amusa un instant à exciter le baron.
« Taboureau est un universitaire un peu terne, un peu démodé mais qui se trouvait tout indiqué pour l’instruction publique, où il est chez lui.
- Laissez-moi donc tranquille, mon cher ! Voyons, vous êtes plus intelligent que ça, vous n’allez pas défendre Taboureau comme Barroux...
C’est vrai, je tiens beaucoup à ce que Sylviane débute. Elle est très gentille au fond, et elle a énormément de talent. Eh bien ! vous, est-ce que vous vous mettriez en travers ?
- Moi ? Ah ! grand Dieu, non ! Une jolie fille sur la scène, ça ferait quand même plaisir à tout le monde, j’en suis sûr... Seulement, il faudrait avoir à l’instruction un homme qui pense comme moi. »
Son mince sourire avait reparu. Ce n’était vraiment pas cher, de s’assurer Duvillard et la toute-puissance de ses millions, en faisant débuter cette fille. Il se tourna vers Fonsègue, comme pour le consulter. Celui-ci, sérieusement, sentant la haute importance de l’affaire, cherchait, réfléchissait.
« À l’instruction, un sénateur serait excellent... C’est que je ne vois personne, absolument personne, dans les conditions requises. Un esprit libre, parisien, dont la présence à la tête de l’Université n’étonnerait pourtant pas trop... Il y a bien Dauvergne. »
Surpris, Monferrand s’exclama.
« Qui ça, Dauvergne ?... Ah ! oui, Dauvergne, le sénateur de Dijon... Mais il ignore tout de l’Université, il n’a pas la moindre aptitude.
- Dame ! reprit Fonsègue, je cherche... Dauvergne est bien de sa personne, grand, blond, décoratif. Et puis, vous savez qu’il est immensément riche, qu’il a une jeune femme délicieuse, ce qui ne gâte rien, et qu’il donne de vraies fêtes, dans son appartement du boulevard Saint-Germain. »
Lui-même n’avait risqué d’abord le nom qu’en hésitant. Mais peu à peu, son choix lui apparaissait comme une vraie trouvaille.
« Attendez donc ! je me souviens que Dauvergne, dans sa jeunesse, a fait jouer à Dijon une pièce, un acte en vers.
Et c’est une ville littéraire que Dijon, ça lui donne tout de suite un petit parfum de belles-lettres. Sans compter que, depuis vingt ans, il n’y a pas remis les pieds et qu’il est un Parisien déterminé, répandu dans tous les mondes... Dauvergne fera tout ce qu’on voudra. Je vous dis que c’est notre homme. »
Duvillard déclara qu’il le connaissait et qu’il le trouvait très bien. D’ailleurs, lui ou un autre !
« Dauvergne, Dauvergne, répétait Monferrand. Mon Dieu, oui ! après tout. Il fera peut-être un très bon ministre. Va pour Dauvergne. »
Puis, tout d’un coup, il éclata d’un gros rire.
« Alors, voilà que nous refaisons le cabinet pour que cette aimable dame entre à la Comédie ! Le cabinet Silviane... Voyons, et les autres portefeuilles ? »
Il plaisantait, sachant que la gaieté hâte souvent les solutions difficiles. Et, en effet, ils continuèrent à régler avec enjouement les détails de ce qu’il y aurait à faire, si le ministère était battu le lendemain. Sans qu’ils eussent dit nettement la chose, le plan était de laisser tomber Barroux, de l’y aider même, puis de s’employer à repêcher Monferrand dans l’eau trouble. Ce dernier, vis-à-vis des deux autres, se liait, ayant besoin d’eux, de la souveraineté financière du baron, surtout de la campagne que le directeur du Globe pouvait faire en sa faveur ; de même que ceux-ci, en dehors de la question Silviane, avaient besoin de lui, de l’homme de gouvernement à la forte poigne, qui promettait d’enterrer le scandale des Chemins de fer africains, en faisant nommer une commission d’enquête dont il tiendrait les fils. Et l’entente fut bientôt complète entre les trois hommes, car rien ne rapproche plus étroitement qu’un intérêt commun, la peur et le besoin qu’on a les uns des autres.
Aussi, lorsque Duvillard parla de l’affaire de Dutheil, de la jeune dame que ce dernier recommandait, le ministre déclara que c’était chose faite. Un bien gentil garçon, Dutheil, comme il en faudrait beaucoup ! Il fut aussi convenu que le futur gendre de Chaigneux aurait sa place. Ce pauvre Chaigneux, si dévoué, toujours prêt à se charger d’une commission, et qui avait la vie si dure avec ses quatre femmes !
« Eh bien ! c’est entendu !
- C’est entendu !
- C’est entendu ! »
Et Monferrand, Duvillard et Fonsègue se serrèrent vigoureusement la main.
Puis, comme le premier accompagnait les deux autres jusqu’à la porte, il aperçut, dans l’antichambre, un prélat, à la soutane fine, bordée de violet, qui causait debout avec un prêtre.
Le ministre tout de suite s’empressa, l’air désolé.
« Ah ! monseigneur Martha, vous attendiez !... Entrez, entrez vite. »
Mais, avec une parfaite urbanité, l’évêque n’en voulut rien faire.
« Non, non, M. l’abbé Froment était là avant moi. Veuillez le recevoir. »
Il fallut que Monferrand cédât, fît entrer le prêtre, et ce ne fut pas long. Lui qui usait d’une diplomatique réserve, dès qu’il se trouvait devant un membre du clergé, lâcha tout d’un paquet l’affaire de Barthès. Pierre, depuis deux heures qu’il attendait, venait de passer par les angoisses les plus vives, car la seule explication naturelle à la lettre reçue était qu’on avait découvert chez lui la présence de son frère. Qu’allait-il se passer ? Et, lorsqu’il entendit le ministre ne lui parler que de Barthès, lui expliquer que le gouvernement aimait mieux savoir Barthès en fuite que d’être forcé de l’envoyer une fois de plus en prison, il resta un instant déconcerté, ne comprenant pas.
Comment la police, qui avait su trouver le légendaire conspirateur dans la petite maison de Neuilly, semblait-elle y totalement ignorer celle de Guillaume ? C’était là le génie plein de trous des grands policiers.
« Alors, monsieur le ministre, que désirez-vous de moi ? Je ne comprends pas très bien.
- Mon Dieu ! monsieur l’abbé, je laisse tout ceci à votre prudence. Dans quarante-huit heures, si cet homme était encore chez vous, nous serions obligés de l’arrêter, ce qui serait pour nous un chagrin, car nous n’ignorons pas que votre demeure est l’asile de toutes les vertus... Conseillez-lui donc de quitter la France. Il ne sera pas inquiété. »
Et, vivement, Monferrand ramena Pierre dans l’antichambre. Puis, souriant, courbé en deux :
« Monseigneur, je suis tout à vous... Entrez, entrez, je vous prie. »
Le prélat qui causait gaiement avec Duvillard et Fonsègue, leur serra la main, serra également celle de Pierre. Il était, ce matin-là d’une bonne grâce infinie, dans son désir de s’attacher tous les cœurs. Ses yeux noirs et vifs souriaient, son beau visage aux lignes correctes et fermes n’était que caresse. Et il entra dans le cabinet du ministre avec grâce, sans hâte, de son air aisé de conquête.
Maintenant, dans le ministère désert, il n’y avait plus que Monferrand et Mgr Martha, enfermés, causant sans fin. On avait cru que le prélat ambitionnait la députation. Mais il jouait un rôle plus utile, plus souverain, à gouverner dans l’ombre, à être l’âme directrice de la politique du Vatican en France. La France ne restait-elle pas la fille aînée de l’Église, la seule grande nation qui pourrait un jour rendre à la papauté sa toute-puissance ? Il avait accepté la République, il prêchait le ralliement, il passait pour être, à la Chambre, l’inspirateur du nouveau groupe catholique.
Et Monferrand, frappé des progrès de l’esprit nouveau, de cette réaction du mysticisme, qui se flattait d’enterrer la science, était plein d’amabilités, en homme à la forte poigne, utilisant, pour sa victoire, toutes les forces qui s’offraient.