Lire Des Livres.fr » Emile Zola » Lourdes » Deuxième partie - Deuxième journée - V
Programme Télévision Lundi

Deuxième partie - Deuxième journée - V

Vers onze heures du soir, laissant M. de Guersaint dans sa chambre de l’hôtel des Apparitions, Pierre eut l’idée de retourner un instant à l’hôpital de Notre-Dame-des-Douleurs, avant de se coucher lui-même. Il avait quitté Marie si désespérée, muette d’un si farouche silence, qu’il était plein d’inquiétude. Et, dès qu’il eut fait demander Mme de Jonquière, à la porte de la salle Sainte-Honorine, il s’inquiéta davantage, car les nouvelles n’étaient pas bonnes : la directrice lui apprit que la jeune fille n’avait toujours pas desserré les lèvres, ne répondant à personne, refusant même de manger. Aussi voulut-elle absolument que Pierre entrât. Les salles de femmes étaient interdites aux hommes, la nuit ; mais un prêtre n’est pas un homme.
« Elle n’aime que vous, elle n’écoutera que vous. Je vous en prie, entrez vous asseoir près de son lit, et attendez l’abbé Judaine. Il doit venir, vers une heure du matin, donner la communion aux plus malades, à celles qui ne peuvent bouger et qui mangent dès le jour. Vous l’assisterez. »
Pierre, alors, suivit Mme de Jonquière ; et elle l’installa au chevet de Marie.
« Chère enfant, je vous amène quelqu’un qui vous aime bien... N’est-ce pas ? vous allez causer et être raisonnable. »
Mais la malade, en reconnaissant Pierre, le regardait de son air de souffrance exaspérée, le visage noir et dur de révolte.
« Voulez-vous qu’il vous fasse une lecture, une de ces belles lectures qui soulagent, comme il nous en a fait une dans le wagon ?... Non, cela ne vous amuserait pas, vous n’y avez pas le cœur. Eh bien ! nous verrons plus tard... Je vous laisse avec lui.
Je suis convaincue que vous serez très gentille dans un instant. »
Vainement, Pierre lui parla à voix basse, lui dit tout ce que sa tendresse trouvait de bon et de caressant, en la suppliant de ne pas se laisser ainsi tomber au désespoir. Si la Sainte Vierge ne l’avait pas guérie le premier jour, c’était qu’elle la réservait pour quelque miracle éclatant. Mais elle avait détourné la tête, elle ne semblait même plus l’écouter, la bouche amère et violente, les yeux irrités, perdus dans le vide. Et il dut se taire, il regarda la salle autour de lui.
C’était un spectacle affreux. Jamais son cœur ne s’était soulevé, dans une telle nausée de pitié et de terreur. On avait dîné depuis longtemps ; des portions, montées de la cuisine, traînaient encore sur les draps ; et, jusqu’au petit jour, il y en avait ainsi qui mangeaient, tandis que d’autres geignaient, suppliant qu’on les retournât ou qu’on les posât sur le vase. À mesure que la nuit s’avançait, une sorte de vague délire les envahissait toutes. Très peu dormaient tranquilles, quelques-unes déshabillées sous les couvertures, le plus grand nombre simplement allongées sur les lits, si difficiles à dévêtir, qu’elles ne changeaient même pas de linge, pendant les cinq jours du pèlerinage. Et l’encombrement de la salle, dans les demi-ténèbres, semblait s’être aggravé : les quinze lits rangés le long des murs, les sept matelas qui emplissaient l’allée centrale, d’autres qu’on venait d’ajouter, un entassement de loques sans nom, parmi lequel s’écroulaient les bagages, les vieux paniers, les caisses, les valises. On ne savait plus où mettre le pied. Deux lanternes fumeuses éclairaient à peine ce campement de moribonds, et l’odeur surtout devenait épouvantable, malgré les deux fenêtres entrouvertes, par où n’entrait que la lourde chaleur de la nuit d’août.
Des ombres, des cris de cauchemar passaient, peuplaient cet enfer, dans l’agonie nocturne de tant de souffrances.
Cependant, Pierre reconnut Raymonde, qui, son service fini, avait voulu embrasser sa mère, avant de monter se coucher dans une des mansardes, réservées aux sœurs. Mme de Jonquière, elle, prenant a cœur sa fonction de directrice, ne fermait pas les yeux, des trois nuits. Elle avait bien un fauteuil, pour s’y allonger ; mais elle ne pouvait s’y asseoir un instant, sans être dérangée tout de suite. Du reste, elle était vaillamment secondée car la petite Mme Désagneaux, d’un zèle si exalté, que sœur Hyacinthe lui avait dit en souriant : « Pourquoi ne vous faites-vous pas religieuse ? » Et elle avait répondu, d’un air de surprise effarée : « Je ne peux pas, je suis mariée, et j’adore mon mari ! » Mme Volmar n’avait pas reparu. On racontait qu’elle s’était couchée, tellement elle souffrait d’une atroce migraine ; ce qui faisait dire à Mme Désagneaux qu’on ne venait pas soigner les malades, quand on n’était pas soi-même plus solide. Pourtant, elle finissait par avoir les jambes et les bras cassés, sans vouloir en convenir, accourant à la moindre plainte, toujours prête à donner un coup de main. Elle qui, dans son appartement, à Paris, aurait sonné un domestique plutôt que de déranger un flambeau de place, promenait les vases et les cuvettes, vidait les bassins, soulevait les malades, tandis que Mme de Jonquière leur glissait des oreillers derrière le dos. Mais, comme onze heures sonnaient, elle fut foudroyée. Ayant eu l’imprudence de s’allonger un instant dans le fauteuil, elle s’endormit sur place, sa jolie tête roulée sur une épaule, au milieu de l’ébouriffement de ses adorables cheveux blonds.
Et ni les plaintes, ni les appels, aucun bruit ne la réveilla plus.
Doucement, Mme de Jonquière était revenue dire au jeune prêtre :
« J’avais bien l’idée d’envoyer chercher M. Ferrand, vous savez, l’interne qui nous accompagne : il aurait donné à la pauvre demoiselle quelque chose pour la calmer. Seulement, il est occupé en bas, dans la salle des ménages, près du frère Isidore. Et puis, nous ne soignons pas ici, nous ne venons que pour remettre nos chères malades entre les mains de la Sainte Vierge. »
Sœur Hyacinthe, qui passait la nuit avec la directrice, s’approcha.
« Je remonte de la salle des ménages, où j’avais promis de porter des oranges à M. Sabathier, et j’ai vu M. Ferrand, qui a ranimé le frère Isidore... Voulez-vous que je redescende le chercher ? »
Mais Pierre s’y opposa.
« Non, non, Marie va être raisonnable. Tout à l’heure, je lui lirai quelques belles pages, et elle se reposera. »
Marie resta muette encore, obstinée. L’une des deux lanternes se trouvait là, contre le mur ; et Pierre voyait très nettement sa face mince immobile. Puis, à droite, dans le lit suivant, il apercevait la tête d’Élise Rouquet, profondément endormie, sans fichu, avec sa face de monstre en l’air, dont l’horrible plaie continuait pourtant à pâlir. Et, à sa gauche, il y avait Mme Vêtu, épuisée, condamnée, qui ne pouvait s’assoupir, secouée d’un continuel frisson. Il lui dit quelques bonnes paroles. Elle le remercia, elle ajouta, faiblement :
« Il y a eu plusieurs guérisons aujourd’hui, j’en ai été très contente. »
La Grivotte, en effet, couchée sur un matelas, au pied même du lit, ne cessait de se relever, dans une fièvre d’activité extraordinaire, pour répéter sa phrase à tout venant :
« Je suis guérie... Je suis guérie... »
Et elle racontait qu’elle avait dévoré la moitié d’un poulet, elle qui ne mangeait plus depuis des mois. Puis, pendant près de deux heures, elle avait suivi à pied la procession aux flambeaux. Elle aurait dansé sûrement jusqu’au jour, si la Sainte Vierge avait donné un bal.
« Je suis guérie, oh ! guérie, tout à fait guérie. »
Alors, avec une sérénité enfantine, une souriante et parfaite abnégation, Mme Vêtu put dire encore :
« La Sainte Vierge a eu raison de la guérir, celle-là, qui est pauvre ! Ça me fait plus de plaisir que si c’était moi, parce que j’ai ma petite boutique d’horlogerie, et que je puis attendre... Chacune son tour, chacune son tour. »
Presque toutes montraient cette charité, cet incroyable bonheur de la guérison des autres. Elles étaient rarement jalouses, elles cédaient à une sorte d’épidémie heureuse, à l’espoir contagieux d’être guéries, le lendemain, si la Sainte Vierge le voulait. Il ne fallait pas la mécontenter, se montrer trop impatiente ; car elle avait sûrement son idée, elle savait pourquoi elle commençait par celle-ci plutôt que par celle-là. Aussi les malades les plus gravement atteintes priaient-elles pour leurs voisines, dans cette fraternité de la souffrance et de l’espoir.
Chaque miracle nouveau était un gage du miracle prochain.
Leur foi renaissait toujours, inébranlable. On racontait l’histoire d’une fille de ferme, paralytique, qui avait marché, à la Grotte, avec une force de volonté extraordinaire ; puis, à l’hôpital, elle s’était fait redescendre, voulant retourner aux pieds de Notre-Dame de Lourdes ; mais, dès la moitié du chemin, elle avait chancelé, haletante, livide ; et, rapportée sur un brancard, elle était morte, guérie, disaient ses voisines de salle. Chacune son tour, la Sainte Vierge n’oubliait aucune de ses filles aimées, à moins que son dessein ne fût d’octroyer le paradis à une élue, tout de suite.
Brusquement, au moment où Pierre se penchait vers elle, pour lui offrir de nouveau une lecture Marie éclata en furieux sanglots. Elle avait abattu sa tête sur l’épaule de son ami, elle disait sa colère d’une voix basse, terrible, au milieu des ombres vagues de l’effroyable salle. C’était, chez elle, comme il arrivait rarement une perte de la foi, un manque soudain de courage, toute une révolte de l’être souffrant qui ne pouvait plus attendre. Et elle en arrivait au sacrilège.
« Non, non, elle est méchante, elle est injuste. J’étais si certaine qu’elle m’exaucerait aujourd’hui, et je l’avais tant priée ! Jamais je ne guérirai, maintenant que cette première journée va finir. C’était un samedi, j’étais convaincue qu’elle me guérirait un samedi... Oh ! Pierre, je ne voulais plus parler, empêchez-moi de parler, parce que mon cœur est trop gros et que j’en dirais trop long ! »
Vivement, il lui avait saisi la tête d’une étreinte fraternelle, il tâchait d’étouffer le cri de sa rébellion.
« Marie, taisez-vous ! Il ne faut pas qu’on vous entende...
Vous si pieuse ! Voulez-vous donc scandaliser toutes les âmes ? »
Mais elle ne pouvait se taire, malgré son effort.
« J’étoufferais, il faut que je parle... Je ne l’aime plus, je ne crois plus en elle. Ce sont des mensonges, tout ce qu’on raconte ici : il n’y a rien, elle n’existe même pas, puisqu’elle n’entend pas quand on l’appelle et qu’on pleure. Si vous saviez tout ce que je lui ai dit !... C’est fini, Pierre, je veux m’en aller à l’instant. Emmenez-moi, emportez-moi, pour que j’achève de mourir dans la rue, où du moins les passants auront pitié de ma souffrance. »
Elle s’affaiblissait, elle était retombée sur le dos, bégayante, puérile.
« Et puis, personne ne m’aime. Mon père lui-même n’était pas là. Vous, mon pauvre ami, vous m’aviez abandonnée. Quand j’ai vu que c’était un autre qui me menait à la piscine, je me suis senti au cœur un grand froid. Oui ! ce froid du doute, que j’ai souvent éprouvé à Paris... Et, la chose est certaine, c’est que j’ai douté, si elle ne m’a pas guérie. J’aurai mal prié, je ne suis pas assez sainte.. »
Déjà, elle ne blasphémait plus, elle trouvait des excuses au Ciel. Mais son visage restait violent, dans cette lutte contre la puissance supérieure, tant aimée et tant suppliée, qui ne lui avait pas obéi. Lorsque, parfois, un coup de rage passait, et qu’il y avait de la sorte des révoltes dans les lits, des désespoirs et des sanglots, des jurons même, les dames hospitalières et les sœurs, un peu effarouchées, se contentaient de tirer les rideaux. La grâce s’était retirée, il fallait attendre qu’elle revînt. Et tout s’apaisait, se mourait après des heures, au milieu du grand silence lamentable.
« Calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjures », répétait Pierre très doucement à Marie, en voyant qu’une autre crise la prenait, celle du doute de soi-même, de la crainte de n’être pas digne.
Sœur Hyacinthe s’était approchée de nouveau.
« Vous ne pourrez pas communier tout à l’heure, ma chère enfant, si vous vous entretenez dans un état pareil... Voyons, puisque nous autorisons M. l’abbé à vous faire une lecture, pourquoi n’acceptez-vous pas ? »
Elle eut un geste fatigué, disant qu’elle acceptait, et Pierre s’empressa de prendre, dans la valise, au pied du lit, le petit livre à couverture bleue, où était contée naïvement l’histoire de Bernadette. Mais, comme la nuit précédente, pendant que le train roulait, il ne s’en tint pas au texte écourté de la brochure, il improvisa, tandis que le raisonneur, l’analyste, au fond de lui, ne pouvait se défendre de rétablir la vérité, refaisait humaine cette légende dont le continuel prodige aidait à la guérison des malades. Bientôt, de tous les matelas voisins, des femmes se soulevèrent, voulant connaître la suite de l’histoire ; car l’attente passionnée de la communion les empêchait presque toutes de dormir.
Alors, sous la lueur pâle de la lanterne pendue au mur, au-dessus de lui, Pierre haussa peu à peu la voix, afin d’être entendu de toute la salle.
« Dès les premiers miracles, les persécutions commencèrent. Bernadette, traitée de menteuse et de folle, fut menacée d’être conduite en prison. L’abbé Peyramale, curé de Lourdes, et Mgr Laurence, évêque de Tarbes, ainsi que son clergé, restaient à l’écart, attendaient avec la plus grande prudence ; tandis que les autorités civiles, le préfet, le procureur impérial, le maire, le commissaire de police se livraient contre la religion à des excès de zèle déplorables... »
Tout en continuant de la sorte, Pierre voyait se lever pour lui seul l’histoire vraie, avec une force invincible. Il revenait un peu en arrière, il retrouvait Bernadette au moment des premières apparitions, si candide, si adorable d’ignorance et de bonne foi, dans sa souffrance. Et elle était la voyante, la sainte, dont le visage, durant la crise d’extase, prenait une expression de surhumaine beauté : le front rayonnait, les traits semblaient remonter, les yeux se baignaient de lumière, pendant que la bouche, entrouverte, brûlait d’amour. Puis, c’était une majesté de sa personne entière, des signes de croix très nobles, très lents, qui avaient l’air d’emplir l’horizon. Les vallées voisines, les villages, les villes, ne causaient que de Bernadette. Bien que la Vierge ne se fût pas nommée encore, on la reconnaissait, on disait : « C’est elle, c’est la Sainte Vierge. » Le premier jour de marché, il y eut tant de monde, que Lourdes déborda. Tous voulaient voir l’enfant bénie, l’élue de la Reine des anges, qui devenait si belle, lorsque les cieux s’ouvraient à ses yeux ravis. Chaque matin, la foule augmentait, au bord du Gave, et des milliers de personnes finissaient par s’installer là, en se bousculant pour ne rien perdre du spectacle. Dès que Bernadette paraissait un murmure de ferveur courait : « Voici la sainte, la sainte, la sainte ! » On se précipitait, on baisait ses vêtements. C’était le messie, l’éternel messie que les peuples attendent, dont le besoin renaît sans cesse, au travers des générations. Toujours la même aventure recommençait : une apparition de la Vierge à une bergère une voix qui exhortait le monde à la pénitence, une source qui jaillissait, des miracles qui étonnaient et ravissaient les foules accourues, de plus en plus énormes.
Ah ! ces premiers miracles de Lourdes, quelle floraison printanière de consolation, au cœur des misérables que dévoraient la pauvreté et la maladie !
L’œil guéri du vieux Bourriette, l’enfant Bouhohorts ressuscité dans l’eau glacée, des sourds qui entendaient, des boiteux qui marchaient, et tant d’autres, Blaise Maumus, Bernade Soubies, Auguste Bordes, Blaisette Soupenne, Benoîte Cazeaux sauvés des pires souffrances, devenaient les sujets de conversations sans fin, exaltaient l’espoir de tous ceux qui souffraient dans leur âme ou dans leur chair. Le jeudi 4 mars, dernier jour des quinze visites demandées par la Vierge, il y avait plus de vingt mille personnes devant la Grotte, la montagne entière était descendue. Et cette foule immense trouvait là ce dont elle était affamée, l’aliment du divin, le festin du merveilleux, assez d’impossible pour contenter sa croyance à une puissance supérieure daignant s’occuper des pauvres hommes, intervenant d’une façon retentissante dans les lamentables affaires d’ici-bas, afin d’y rétablir un peu de justice et de bonté. Le cri de la charité céleste éclatait, la main invisible et secourable s’étendait, pansait l’éternelle plaie humaine. Ah ! ce rêve que chaque génération refaisait à son tour, avec quelle énergie indestructible il repoussait chez les déshérités, dès qu’il avait trouvé un terrain favorable préparé par les circonstances ! Et, depuis des siècles peut-être tous les faits ne s’étaient pas réunis de la sorte, pour embraser comme à Lourdes, le foyer mystique de la foi.
Une religion nouvelle allait se fonder, et tout de suite les persécutions se déclarèrent, car les religions ne poussent qu’au milieu des tourments et des révoltes. Comme autrefois, à Jérusalem lorsque le bruit se répandit que des miracles fleurissaient sous les pas du sauveur attendu, les autorités civiles s’émurent, le procureur impérial, le juge de paix, le maire, surtout le préfet de Tarbes.
Celui-ci était justement un catholique sincère, pratiquant, d’honorabilité absolue, mais une tête solide d’administrateur passionné défenseur du bon ordre, adversaire déclaré du fanatisme, d’où naissent les émeutes et les perversions religieuses. Il y avait à Lourdes, sous ses ordres, un commissaire de police ayant le légitime désir de prouver ses dons de sagacité adroite. La lutte commença, ce fut ce commissaire qui, le premier dimanche de carême, dès les premières visions, fit amener Bernadette devant lui, pour l’interroger. Vainement, il se montra affectueux, puis emporté, menaçant : il ne tira toujours de la fillette que les mêmes réponses. L’histoire qu’elle contait, avec des détails lentement accrus, s’était peu à peu fixée dans son cerveau d’enfantine, irrévocable. Et, chez cette irrégulière de l’hystérie, ce n’était pas un mensonge, c’était la hantise inconsciente, une volonté morte qui ne pouvait se dégager de l’hallucination première. Ah ! la triste enfant, la chère enfant, si douce, dès lors perdue à la vie, crucifiée par l’idée fixe, dont on n’aurait pu la tirer qu’en la changeant de milieu, en la rendant au grand air libre, dans quelque pays de plein jour et d’humaine tendresse ! Mais elle était l’élue, elle avait vu la Vierge, elle allait en souffrir toute l’existence, et en mourir.
Pierre, qui connaissait bien Bernadette, et qui gardait à sa mémoire une pitié fraternelle, la ferveur qu’on a pour une sainte humaine, une créature simple, droite et charmante dans le supplice de sa foi, laissa voir son émotion, les yeux humides, la voix tremblante. Et il y eut une interruption, Marie qui était restée raidie jusque-là, avec sa face dure de révoltée, dénoua ses mains, eut un vague geste pitoyable.
« La pauvre petite, murmura-t-elle, toute seule contre ces magistrats, et si innocente, si fière, si convaincue ! »
De tous les lits, la même sympathie souffrante montait.
L’enfer de cette salle, dans sa détresse nocturne, avec son air empesté, son entassement de grabats douloureux, son fantomal va-et-vient d’hospitalières et de religieuses brisées de fatigue, semblait s’éclairer d’un éclat de divine charité. Pauvre, pauvre Bernadette ! Toutes s’indignaient des persécutions qu’elle avait endurées, pour défendre la réalité de sa vision.
Alors, Pierre, reprenant, dit ce que Bernadette eut à souffrir. Après l’interrogatoire du commissaire de police, elle dut encore comparaître en la chambre du tribunal. La magistrature entière s’acharnait, voulait lui arracher une rétractation. Mais l’entêtement de son rêve était plus fort que la raison de toutes les autorités civiles réunies. Deux docteurs, envoyés par le préfet, pour l’examiner, conclurent honnêtement, comme n’importe quel médecin l’aurait fait, à des troubles nerveux, dont l’asthme était une indication certaine, et qui pouvaient avoir déterminé ces hallucinations, en de certaines circonstances ; ce qui faillit la faire interner dans un hôpital de Tarbes. Pourtant, on n’osa l’enlever, on craignit l’exaspération populaire. Un évêque était venu s’agenouiller devant elle. Des dames voulaient lui acheter des grâces au poids de l’or. Des foules croissantes de fidèles l’accablaient de visites. Elle s’était réfugiée chez les sœurs de Nevers, qui desservaient l’hospice de la ville ; et elle y avait fait sa première communion, elle y apprenait difficilement à lire et à écrire. Comme la Sainte Vierge semblait ne l’avoir choisie que pour le bonheur des autres, et qu’elle ne la guérissait point elle-même de son étouffement chronique, on s’était décidé sagement à la conduire aux eaux de Cauterets, si voisines, qui ne lui firent du reste aucun bien.
Et, dès son retour à Lourdes, le tourment des interrogatoires des adorations de tout un peuple, recommença, s’aggrava, lui donna de plus en plus l’horreur du monde. C’était bien fini, d’être la gamine joueuse, la jeune fille rêvant d’un mari, la jeune femme baisant sur les joues de gros enfants. Elle avait vu la Vierge, elle était l’élue et la martyre. La Vierge, disaient les croyants, ne lui avait confié trois secrets, l’armant de cette triple armure, que pour la soutenir au milieu des épreuves.
Longtemps, le clergé s’était abstenu ; plein de doute lui-même et d’inquiétude. Le curé de Lourdes, l’abbé Peyramale, était un homme rude, d’une infinie bonté, d’une droiture et d’une énergie admirables, quand il croyait être dans le bon chemin. La première fois qu’il reçut la visite de Bernadette, il accueillit, presque aussi durement que le commissaire de police, cette enfant élevée à Bartrès, qu’on n’avait pas vue encore au catéchisme ; il refusa de croire à son histoire, lui commanda avec quelque ironie de prier la Dame de faire avant tout fleurir l’églantier qui était à ses pieds ce que la Dame ne fit pas d’ailleurs ; et, si, plus tard, il finit par prendre l’enfant sous sa garde, en bon pasteur qui défend son troupeau, ce fut lorsque les persécutions commencèrent et qu’on parla d’emprisonner cette chétive, aux clairs yeux si francs, au récit entêté dans sa douceur modeste. Puis, pourquoi donc aurait-il continué à nier le miracle, après en avoir simplement douté, en curé prudent, peu désireux de mêler la religion à une aventure louche ? Les livres saints sont pleins de prodiges, tout le dogme est basé sur le mystère. Dès lors, aux yeux d’un prêtre, rien ne s’opposait à ce que la Vierge eût chargé cette enfant pieuse d’un message pour lui, en lui faisant dire de bâtir une église, où les fidèles se rendraient en procession.
Et ce fut ainsi qu’il se mit à aimer et à défendre Bernadette, pour son charme, tout en se tenant correctement à l’écart, dans l’attente de la décision de son évêque.
Cet évêque, Mgr Laurence, semblait s’être enfermé au fond de son évêché de Tarbes, sous de triples verrous, gardant le plus absolu silence, comme s’il ne se passait à Lourdes aucun fait de nature à l’intéresser. Il avait donné à son clergé des ordres sévères, et pas un prêtre ne s’était montré encore parmi les grandes foules qui passaient les journées devant la Grotte. Il attendait, il laissait dire au préfet dans les circulaires administratives, que l’autorité civile marchait d’accord avec l’autorité religieuse. Au fond, il ne devait pas croire aux apparitions, il ne voyait là sans doute, comme les médecins, que l’hallucination d’une fillette malade. L’aventure, qui révolutionnait le pays, était d’assez grosse importance, pour qu’il la fît étudier soigneusement, au jour le jour, et la façon dont il s’en désintéressa si longtemps, prouve combien peu il admettait le prétendu miracle, n’ayant que l’unique souci de ne pas compromettre l’Église, avec une histoire destinée à mal finir. Mgr Laurence, très pieux, était une intelligence froide et pratique, qui apportait un grand bon sens, dans le gouvernement de son diocèse. À l’époque, les impatients, les ardents, le surnommèrent saint Thomas, pour la persistance de son doute, jusqu’au jour où il eut la main forcée par les faits. Il refusait d’entendre et de voir, bien résolu à ne céder que si la religion n’avait rien à y perdre.
Mais les persécutions allaient s’accentuer. Le ministre des Cultes, à Paris, prévenu, exigeait que tout désordre cessât ; et le préfet venait de faire occuper militairement les abords de la Grotte.
Déjà, le zèle des fidèles, la reconnaissance des personnes guéries, l’avaient ornée de vases de fleurs. On y jetait des pièces de monnaie, les cadeaux affluaient pour la Sainte Vierge. C’étaient aussi des aménagements rudimentaires, qui s’organisaient d’eux-mêmes : des carriers avaient taillé une sorte de réservoir, afin de recevoir l’eau miraculeuse ; d’autres enlevaient les grosses pierres, traçaient un chemin au flanc du coteau. Et ce fut devant le flot grossissant de la foule, que le préfet, après avoir renoncé à l’arrestation de Bernadette, prit la grave détermination de défendre l’approche de la Grotte, en la bouchant à l’aide d’une forte palissade. Des faits fâcheux s’étaient produits, des enfants prétendaient avoir vu le diable, les uns coupables de simulation, les autres cédant à de véritables attaques, dans la contagion de folie qui soufflait. Mais quelle affaire que le déménagement de la Grotte ! Le commissaire trouva seulement vers le soir une fille qui consentit à lui louer une charrette ; et, deux heures plus tard, cette fille étant tombée, se brisa net une côte. De même, un homme qui avait prêté une hache, eut, le lendemain, le pied écrasé par la chute d’une pierre. Au crépuscule enfin, le commissaire emporta sous les huées les pots de fleurs, les quelques cierges qui brûlaient, les sous et les cœurs d’argent jetés sur le sable. On serrait les poings, on le traitait sourdement de voleur et d’assassin. Puis, il y eut les pieux de la palissade plantés, les planches clouées, tout un travail qui fermait le mystère, barrait l’inconnu, mettait en prison le miracle. Et les autorités civiles eurent la naïveté de croire que c’était fini, que ces quelques planches allaient arrêter les pauvres gens, affamés d’illusion et d’espoir.
Dès qu’elle fut proscrite, traquée par la loi comme un délit, la religion nouvelle brûla d’une flamme inextinguible, au fond de toutes les âmes.
Les croyants venaient quand même, en plus grand nombre, s’agenouillaient à distance, sanglotaient en face du Ciel défendu. Et les malades, les pauvres malades surtout, auxquels un arrêté barbare interdisait la guérison, se ruaient malgré les défenses, se glissaient par les trous, franchissaient les obstacles, dans l’unique et ardent désir de voler de l’eau. Comment ! il y avait là une eau prodigieuse qui rendait la vue aux aveugles, qui redressait les estropiés, qui soulageait instantanément toutes les maladies, et il s’était trouvé des hommes en place assez cruels pour mettre cette eau sous clé, afin qu’elle cessât de guérir le pauvre monde ! Mais c’était monstrueux ! Un cri d’exécration montait du petit peuple, de tous les déshérités qui avaient besoin de merveilleux autant que de pain, pour vivre. D’après l’arrêté, des procès-verbaux devaient être dressés aux délinquants, et ce fut ainsi qu’on put voir, devant le tribunal, un lamentable défilé de vieilles femmes, d’hommes éclopés, coupables d’avoir puisé à la fontaine de vie. Ils bégayaient, suppliaient, ne comprenaient pas, quand on les frappait d’une amende. Et, dehors, la foule grondait, une furieuse impopularité grandissait contre ces magistrats si durs à la misère d’ici-bas, ces maîtres sans pitié qui, après avoir pris toute la richesse, ne voulaient pas même permettre aux pauvres le rêve de l’Au-delà, la croyance qu’une puissance supérieure et bonne s’occupait d’eux maternellement. Par un triste matin, une bande de miséreux et de malades s’en alla trouver le maire, ils s’agenouillèrent dans la cour, ils le conjurèrent avec des sanglots de faire rouvrir la Grotte ; et ce qu’ils disaient était si pitoyable, que tout le monde pleurait. Une mère présentait son enfant à demi mort : est-ce qu’on le laisserait s’éteindre ainsi à son cou, lorsqu’une source était là qui avait sauvé les enfants des autres mères ? Un aveugle montrait ses yeux troubles, un pâle garçon scrofuleux étalait les plaies de ses jambes, une femme paralytique tâchait de joindre ses mains tordues :
voulait-on leur mort, leur refuserait-on la chance divine de vivre, puisque la science des hommes les abandonnait ? Et la détresse des croyants était aussi grande, de ceux qui étaient convaincus qu’un coin du Ciel venait de s’ouvrir dans la nuit de leur morne existence, et qui s’indignaient qu’on leur enlevât cette joie de la chimère, ce suprême soulagement à leur souffrance humaine et sociale, de croire que la Sainte Vierge était descendue leur apporter l’infinie douceur de son intervention. Le maire n’avait pu rien promettre, et la foule s’était retirée pleurante, prête à la rébellion, comme sous le coup d’une grande injustice, d’une cruauté imbécile envers les petits et les simples, dont le Ciel tirerait vengeance.
Pendant plusieurs mois, la lutte continua. Et ce fut un spectacle extraordinaire que ces hommes de bon sens, le ministre, le préfet, le commissaire de police, animés certainement des meilleures intentions, se battant contre la foule toujours croissante des désespérés, qui ne voulaient pas qu’on leur fermât la porte du rêve. Les autorités exigeaient l’ordre, le respect d’une religion sage, le triomphe de la raison ; tandis que le besoin d’être heureux emportait le peuple au désir exalté du salut, dans ce monde et dans l’autre. Oh ! ne plus souffrir, conquérir l’égalité du bonheur, ne plus marcher que sous la protection d’une Mère juste et bonne, ne mourir que pour se réveiller au Ciel ! Et c’était forcément ce désir brûlant des multitudes, cette folie sainte de l’universelle joie qui devait balayer la rigide et morose conception d’une société bien réglée, où les crises épidémiques des hallucinations religieuses sont condamnées, comme attentatoires au repos des esprits sains.
À cette heure, la salle Sainte-Honorine elle-même se révoltait.
Pierre, de nouveau, dut interrompre un instant sa lecture, devant les exclamations étouffées qui traitaient le commissaire de Satan et d’Hérode. La Grivotte s’était levée sur son matelas, bégayante.
« Ah ! les monstres ! la bonne Sainte Vierge qui m’a guérie ! »
Et Mme Vêtu, elle aussi, reprise d’espérance, dans la sourde certitude qu’elle allait mourir, se fâchait, à cette idée que, si le préfet l’avait emporté, la Grotte n’existerait pas.
« Alors, il n’y aurait pas de pèlerinages, nous ne serions pas là, nous ne guéririons pas par centaines chaque année ? »
Une suffocation la saisit, et il fallut que sœur Hyacinthe vînt l’asseoir sur son séant. Mme de Jonquière profitait de l’interruption pour passer le bassin à une jeune femme atteinte d’une maladie de la moelle. Deux autres femmes, qui ne pouvaient rester sur leur lit, tant la chaleur était intolérable, rôdaient à petits pas silencieux, toutes blanches dans les ombres fumeuses ; et il y avait, au bout de la salle, sortant des ténèbres, un souffle pénible qui n’avait pas cessé, accompagnant la lecture d’un bruit de râle. Seule, étendue sur le dos, Élise Rouquet dormait paisible, étalant sa plaie affreuse en train de se sécher.
Il était minuit un quart, et d’un moment à l’autre l’abbé Judaine pouvait arriver, pour la communion. La grâce rentrait au cœur de Marie, elle était convaincue maintenant que, si la Sainte Vierge avait refusé de la guérir, la faute en était sûrement à elle, qui avait eu un doute, en descendant dans la piscine. Et elle se repentait de sa rébellion, comme d’un crime : pourrait-elle jamais être pardonnée ? Sa face pâlie s’était affaissée parmi ses beaux cheveux blonds, ses yeux s’emplissaient de larmes, elle regardait Pierre avec une tristesse éperdue.
« Oh ! mon ami, que j’ai été mauvaise !
Et c’est en écoutant les crimes d’orgueil de ce préfet et de ces magistrats que j’ai compris ma faute... Il faut croire, mon ami, il n’y a pas de bonheur en dehors de la foi et de l’amour. »
Puis, comme Pierre voulait s’arrêter là, toutes s’exclamèrent, exigèrent la suite. Et il dut promettre d’aller jusqu’au triomphe de la Grotte.
La palissade la barrait toujours, il fallait venir de nuit, en cachette, lorsqu’on voulait prier et emporter une bouteille de l’eau volée. Cependant, les craintes d’émeute grandissaient, on racontait que les villages de la montagne devaient descendre pour délivrer Dieu. C’était la levée en masse des humbles, une poussée si irrésistible des affamés du miracle, que le simple bon sens, le simple bon ordre allaient être balayés comme paille. Et ce fut Mgr Laurence, dans son évêché de Tarbes, qui dut se rendre le premier. Toute sa réserve, tous ses doutes, se trouvaient débordés par le mouvement populaire. Il avait pu, pendant cinq grands mois, se tenir à l’écart, empêcher son clergé de suivre les fidèles à la Grotte, défendre l’Église contre ce vent déchaîné de superstition. Mais à quoi bon lutter davantage ? Il sentait si grande la misère de son peuple de fidèles, qu’il se résignait à lui donner le culte idolâtre dont il le sentait avide. Pourtant, par un reste de prudence, il rendit simplement une ordonnance qui nommait une commission, chargée de procéder à une enquête : c’était l’acceptation des miracles à une échéance plus ou moins lointaine. Si Mgr Laurence était l’homme de saine culture, de raison froide qu’on s’imagine, ne peut-on se représenter son angoisse, le matin du jour où il signa cette ordonnance ? Il dut s’agenouiller dans son oratoire, supplier le Dieu souverain du monde de lui dicter sa conduite. Il ne croyait pas aux apparitions, il avait des manifestations de la divinité une idée plus haute, plus intellectuelle.
Seulement, n’était-ce pas pitié et miséricorde que de faire taire les scrupules de son intelligence, les noblesses de son culte, devant la nécessité de ce pain du mensonge, dont la pauvre humanité a besoin pour vivre heureuse ? « Ô mon Dieu, pardonnez-moi, si je vous fais descendre de la puissance éternelle où vous êtes, si je vous rabaisse à ce jeu enfantin des miracles inutiles. C’est vous faire injure que de vous risquer dans cette aventure pitoyable, où il n’y a que maladie et déraison. Mais, ô mon Dieu, ils souffrent tant, ils ont une si grande faim de merveilleux, de contes de fées, pour distraire leur douleur de vivre ! Vous-même s’ils étaient vos ouailles, vous aideriez à les tromper. Que l’idée de votre divinité y perde, et qu’ils soient consolés sur cette terre ! » Et l’évêque en larmes avait ainsi fait le sacrifice de son Dieu à sa charité frémissante de pasteur, pour le lamentable troupeau humain.
Puis, l’empereur, le maître, à son tour, se rendit. Il était alors à Biarritz, on le renseignait journellement sur cette affaire des apparitions, dont tous les journaux de Paris s’occupaient, car la persécution n’aurait pas été complète, si l’encre des journalistes voltairiens ne s’y était mêlée. Et l’empereur, pendant que son ministre, son préfet, son commissaire de police, se battaient pour le bon sens et pour le bon ordre, gardait ce grand silence de rêveur éveillé où personne n’était jamais descendu. Des pétitions arrivaient quotidiennement ; et il se taisait. Des évêques venaient l’entretenir, de grands personnages, de grandes dames de son entourage guettaient, l’emmenaient à l’écart ; et il se taisait. Tout un combat sans trêve se livrait autour de sa volonté, d’une part les croyants, ou simplement les têtes chimériques que passionnait le mystère, de l’autre les incrédules, les hommes de gouvernement, qui se détient des troubles de l’imagination ; et il se taisait.
Brusquement dans sa décision de timide, il parla. Le bruit courut qu’il s’était décidé, devant les supplications de l’impératrice. Elle intervint sans doute, mais il y eut surtout, chez l’empereur, un réveil de son ancien rêve humanitaire, un retour de sa pitié réelle pour les déshérités. Comme l’évêque, il ne voulut pas fermer aux misérables la porte de l’illusion, en maintenant l’arrêté impopulaire du préfet qui défendait d’aller boire la vie à la fontaine sainte. Et il envoya une dépêche, l’ordre bref d’abattre la palissade, pour que la Grotte fût libre.
Alors, ce fut l’hosanna, ce fut le triomphe. On cria le nouvel arrêté, sur les places de Lourdes, aux roulements du tambour, aux fanfares de la trompette. Le commissaire de police, en personne, dut procéder à l’enlèvement de la palissade. Ensuite, on le déplaça, ainsi que le préfet. Les populations arrivaient de toutes parts, on organisait le culte, à la Grotte. Et un cri d’allégresse divine montait : « Dieu avait vaincu. » Dieu ? hélas non ! mais la misère humaine, l’éternel besoin de mensonge, cet espoir du condamné qui s’en remet, pour son salut, aux mains d’une toute-puissance invisible, plus forte que la nature, seule capable d’en briser les lois inexorables. Et ce qui avait vaincu encore, c’était la pitié souveraine des conducteurs du troupeau, l’évêque et l’empereur miséricordieux laissant aux grands enfants malades le fétiche qui consolait les uns et qui parfois même guérissait les autres.
Dès le milieu de novembre, la commission épiscopale vint procéder à l’enquête dont elle était chargée. Elle interrogea Bernadette une fois de plus, elle étudia un grand nombre de miracles. Pourtant, elle ne retint que trente guérisons, pour que l’évidence fût absolue.
Et Mgr Laurence se déclara convaincu. Il fit preuve cependant d’une prudence dernière, il attendit trois années encore, avant de déclarer, dans un mandement, que la Sainte Vierge était réellement apparue, à la Grotte de Massabielle, et que des miracles nombreux s’y étaient ensuite produits. Il avait acheté de la ville de Lourdes, au nom de l’évêché, la Grotte, avec le vaste terrain qui l’entourait. Des travaux s’exécutèrent, modestes d’abord, bientôt de plus en plus importants, à mesure que l’argent affluait de toute la chrétienté. On aménageait la Grotte, on la fermait d’une grille. Le Gave était rejeté au loin, dans un lit nouveau, pour établir de larges approches, des gazons, des allées, des promenades. Enfin, l’église que la Sainte Vierge avait demandée, la Basilique, commençait à sortir de terre, au sommet de la roche même. Depuis le premier coup de pioche, le curé de Lourdes, l’abbé Peyramale, dirigeait tout, avec un zèle excessif, car la lutte avait fait de lui le croyant le plus ardent, le plus sincère de l’œuvre. Avec sa paternité un peu rude, il s’était mis à adorer Bernadette, il se donnait corps et âme à la réalisation des ordres qu’il avait reçus du Ciel, par la bouche de cette innocente. Et il s’épuisait en efforts dominateurs, et il voulait que tout fût très beau, très grand, digne de la Reine des anges, qui avait daigné visiter ce coin de montagnes. La première cérémonie religieuse n’eut lieu que six ans après les apparitions, le jour où l’on installa en grande pompe, dans la Grotte, une statue de la Vierge, à l’endroit où celle-ci était apparue. Ce matin-là, par un temps magnifique, Lourdes s’était pavoisé, toutes les cloches sonnaient. Cinq ans plus tard, en 1869, la première messe fut dite dans la crypte de la Basilique, dont la flèche n’était point terminée.
Les dons augmentaient sans cesse, un fleuve d’or coulait, une ville entière allait pousser du sol. C’était la religion nouvelle qui achevait de se fonder. Le désir de guérir guérissait, la soif du miracle faisait le miracle. Un Dieu de pitié et d’espoir sortait de la souffrance de l’homme, de ce besoin d’illusion consolatrice, qui, à tous les âges de l’humanité, a créé les merveilleux paradis de l’Au-delà, où une toute-puissance rend la justice et distribue l’éternel bonheur.
Aussi, les malades de la salle Sainte-Honorine ne voyaient-ils, dans la victoire de la Grotte, que leurs espérances de guérison triomphantes. Et il y eut, le long des lits, un frémissement de joie, lorsque Pierre, le cœur remué par tous ces pauvres visages qui se tendaient vers lui, avides de certitude, répéta :
« Dieu avait vaincu, et les miracles n’ont pas cessé depuis ce jour, et ce sont les plus humbles créatures qui sont les plus soulagées. »
Il posa le petit livre. L’abbé Judaine entrait, la communion allait commencer. Mais Marie, reprise par la fièvre de la foi, les mains brûlantes, se pencha.
« Mon ami, oh ! rendez-moi le grand service d’écouter l’aveu de ma faute et de m’absoudre. J’ai blasphémé, je suis en état de péché mortel. Si vous ne venez à mon aide, je ne pourrai recevoir la communion, et j’ai tant besoin d’être consolée et raffermie ! »  
Le jeune prêtre refusait du geste. Jamais il n’avait voulu confesser cette amie, la seule femme qu’il eût aimée et désirée, aux saines et rieuses années de jeunesse. Mais elle insistait.
« Je vous en conjure, c’est au miracle de ma guérison que vous aiderez. »
Et il céda, il reçut l’aveu de sa faute, de la révolte impie de sa souffrance contre la Vierge, restée sourde à ses prières ; puis, il lui donna l’absolution, avec les paroles sacramentelles.
Déjà, l’abbé Judaine avait posé le ciboire sur une petite table, entre deux flambeaux allumés, deux étoiles tristes dans la demi-obscurité de la salle. On venait de se décider à ouvrir toutes grandes les fenêtres, tellement l’odeur de ces corps souffrants et de ces loques entassées était devenue insupportable, mais il n’entrait aucun air, la cour étroite, pleine de nuit, ressemblait à un puits embrasé. Pierre s’offrit comme servant, et il récita le Confiteor. Puis, l’aumônier, en aube, après avoir dit le Misereatur et l’Indulgentiam, éleva le ciboire : « Voici l’Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde. » Chacune des femmes qui attendaient impatiemment la communion, tordues de maux, comme le moribond attend la vie d’une potion nouvelle, lente à venir répétait par trois fois cet acte d’humilité, à bouche fermée. « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez chez moi, mais dites seulement une parole, et mon âme sera guérie. » L’abbé Judaine avait commencé à faire le tour des lits lamentables, suivi de Pierre, tandis que Mme de Jonquière et sœur Hyacinthe les accompagnaient, chacune un flambeau à la main. La sœur désignait celles des malades qui devaient communier ; et le prêtre se penchait, déposait l’hostie sur la langue, un peu au hasard, en murmurant les paroles latines. Toutes se soulevaient, les yeux grands ouverts et luisants, au milieu du désordre de l’installation trop prompte. Il fallut pourtant en réveiller deux qui s’étaient profondément endormies. Beaucoup geignaient sans en avoir conscience, recommençaient à geindre après avoir reçu Dieu.
Au fond de la salle, le râle de celle qu’on ne voyait pas, continuait. Et rien n’était plus mélancolique que le petit cortège dans les demi-ténèbres, étoilées par les deux taches jaunes des cierges.
Mais ce fut une apparition divine que le visage de Marie, rendue à l’extase. On avait refusé la communion à la Grivotte, qui devait communier le matin au Rosaire, affamée du pain de vie ; et Mme Vêtu, muette, venait de recevoir l’hostie sur sa langue noire, dans un hoquet. Maintenant, Marie était là, sous la lueur pâle des flambeaux, si belle parmi ses cheveux blonds, avec ses yeux élargis, ses traits transfigurés par la foi, que tous l’admirèrent. Elle communia éperdument, le Ciel descendait visiblement en elle, dans son pauvre corps de jeunesse, réduit à une telle misère physique. Un instant encore, elle retint Pierre par la main.
« Oh ! mon ami, elle me guérira, elle vient de me le dire... Allez vous reposer. Moi je vais dormir d’un si bon sommeil ! »
Lorsqu’il se retira avec l’abbé Judaine, Pierre aperçut la petite Mme Désagneaux, dans le fauteuil où la fatigue l’avait comme foudroyée. Rien n’avait pu la réveiller. Il était une heure et demie du matin. Et Mme de Jonquière, aidée de sœur Hyacinthe, allait toujours, retournait les malades, les nettoyait, les pansait. Mais la salle se calmait cependant, tombait à une lourdeur obscure plus douce, depuis que Bernadette y avait passé, avec son charme. La petite ombre de la voyante errait à présent parmi les lits, triomphale, ayant fait son œuvre, apportant un peu du Ciel à chaque déshéritée, à chaque désespérée de cette terre ; et, pendant que toutes glissaient au sommeil, elles la voyaient qui se penchait, elle si chétive, si malade aussi, et qui les baisait en souriant.