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Deuxième partie - Deuxième journée - IV

Le docteur Chassaigne attendait Pierre devant le bureau médical des constatations. Mais il y avait là une foule compacte fiévreuse, guettant les malades qui entraient, les questionnant, les acclamant à la sortie lorsque se répandait la nouvelle du miracle, un aveugle qui voyait, une sourde qui entendait, une paralytique qui retrouvait des jambes neuves. Et Pierre eut grand-peine à traverser cette cohue.
« Eh bien ! demanda-t-il au docteur, allons-nous avoir un miracle, mais un vrai, incontestable ? »
Le docteur sourit, indulgent dans sa foi nouvelle.
« Ah ! dame, un miracle ne se fait pas sur commande. Dieu intervient quand il veut. »
Des hospitaliers gardaient sévèrement la porte. Tous le connaissaient, et ils s’écartèrent respectueusement, ils le laissèrent entrer avec son compagnon. Ce bureau, où les guérisons étaient constatées se trouvait installé fort mal dans une misérable cabane en planches qui se composait de deux pièces, une étroite antichambre et une salle commune de réunion, insuffisante. D’ailleurs, il était question d’améliorer ce service, en le logeant plus au large, tout un vaste local, sous une des rampes du Rosaire, et dont on préparait déjà l’aménagement.
Dans l’antichambre, où il n’y avait qu’un banc de bois, Pierre aperçut deux malades assises, attendant leur tour, sous la surveillance d’un jeune hospitalier. Mais, lorsqu’il pénétra dans la salle commune, le nombre des personnes, entassées là, le surprit ; tandis que la suffocante chaleur amassée entre les murs de bois, que le soleil surchauffait, lui brûlait la face. C’était une pièce carrée, peinte en jaune clair, nue, avec une seule fenêtre, aux carreaux brouillés de blanc, afin que la foule, qui s’écrasait dehors, ne pût rien voir.
On n’osait pas même ouvrir la fenêtre, pour donner de l’air ; car, aussitôt, un flot de têtes curieuses entraient. Et le mobilier restait rudimentaire : deux tables de sapin, d’inégale hauteur, placées à bout, qu’on n’avait seulement pas recouvertes d’un tapis ; une sorte de grand casier, encombré de paperasses mal tenues, de dossiers, de registres, de brochures ; enfin, des chaises de paille, une trentaine, tenant tout le plancher, et deux vieux fauteuils déloquetés, pour les malades.
Tout de suite, le docteur Bonamy s’était empressé au-devant du docteur Chassaigne, qui était une des dernières et une des plus glorieuses conquêtes de la Grotte. Il lui trouva une chaise, fit asseoir également Pierre, dont il salua la soutane. Puis, de son ton de grande politesse :
« Mon cher confrère, vous me permettez de continuer... Nous étions en train d’examiner mademoiselle. »
Il s’agissait d’une sourde, une paysanne de vingt ans, assise dans l’un des fauteuils. Mais, au lieu d’écouter, Pierre, les jambes lasses, la tête bourdonnante encore, se contentait de regarder, tâchait de se rendre compte du personnel qui se trouvait là. On pouvait être une cinquantaine, beaucoup se tenaient debout, adossés contre le mur. Devant les deux tables, ils étaient cinq : le chef du service des piscines au milieu, penché sur un gros registre ; puis, un père de l’Assomption et trois jeunes séminaristes, qui servaient de secrétaires, écrivant, passant les dossiers, les reclassant, après chaque examen. Et Pierre s’intéressa un instant à un père de l’Immaculée-Conception, le père Dargelès, rédacteur en chef du Journal de la Grotte, qu’on lui avait montré le matin.
Sa petite figure mince, aux yeux clignotants, au nez pointu et à la bouche fine, souriait toujours. Il était assis modestement au bout de la plus basse des deux tables, et il prenait parfois des notes, pour son journal. Lui seul, de toute la congrégation, paraissait, pendant les trois jours du pèlerinage national. Mais, derrière lui, on devinait les autres, comme une force lentement accrue et cachée, organisant tout et ramassant tout.
Ensuite, l’assistance ne comptait guère que des curieux, des témoins, une vingtaine de médecins et quatre ou cinq prêtres. Les médecins, venus d’un peu partout, gardaient pour la plupart un absolu silence ; quelques-uns se hasardaient à poser des questions ; et ils échangeaient par moments des regards obliques, plus préoccupés de se surveiller entre eux que de constater les faits soumis à leur examen. Qui pouvaient-ils être ? Des noms étaient prononcés, entièrement inconnus. Un seul avait causé une émotion, celui d’un docteur célèbre d’une université catholique.
Mais, ce jour-là, le docteur Bonamy, qui ne s’asseyait jamais, menant la séance, interrogeant les malades, gardait surtout son amabilité pour un petit monsieur blond, un écrivain de quelque talent, rédacteur influent d’un des journaux les plus lus de Paris, et qu’un hasard venait de faire tomber à Lourdes le matin même. N’était-ce pas un incrédule à convertir, une influence et une publicité à utiliser ? Et le docteur l’avait installé dans le second fauteuil, et il affectait une bonhomie souriante, lui donnait la grande représentation, déclarait qu’on n’avait rien à cacher, tout se passant au grand jour.
« Nous ne demandons que la lumière, répétait-il.
Nous ne cessons de provoquer l’examen des hommes de bonne volonté. »
Puis ; comme la prétendue guérison de la sourde se présentait fort mal, il la rudoya un peu.
« Allons, allons, ma fille, il n’y a qu’un commencement... Vous repasserez. »
Et, à demi-voix :
« Si on les écoutait, toutes seraient guéries. Mais nous n’acceptons que les guérisons prouvées, éclatantes comme le soleil... Remarquez que je dis guérisons, et non pas miracles ; car, nous médecins, nous ne nous permettons pas d’interpréter, nous sommes là simplement pour constater si les malades, soumis à notre examen n’offrent plus aucune trace de maladie. »
Il se carrait, tirait du jeu son honnêteté, pas plus sot ni menteur qu’un autre, croyant sans croire, sachant la science si obscure, si pleine de surprises, que l’impossible y était toujours réalisable ; et, sur le tard de sa vie de praticien, il s’était ainsi fait à la Grotte une situation à part, qui avait ses inconvénients et ses avantages, fort douce et heureuse en somme.
Maintenant, sur une question du journaliste de Paris, il expliquait sa façon de procéder. Chaque malade du pèlerinage arrivait avec un dossier, dans lequel se trouvait presque toujours un certificat du médecin qui le soignait ; parfois même, il y avait plusieurs certificats de médecins différents, des bulletins d’hôpitaux, tout un historique de la maladie. Et, dès lors, quand une guérison venait à se produire, et que la personne guérie se présentait, il suffisait de se reporter à son dossier, de lire les certificats, pour connaître le mal dont elle souffrait, et pour constater, en l’examinant, si ce mal avait bien réellement disparu.
Pierre écoutait, attentif.
Depuis qu’il était là, assis, au repos il se calmait, il retrouvait son intelligence nette. La chaleur seule, l’incommodait maintenant. Aussi, intéressé par les explications du docteur Bonamy, désireux de se faire une opinion, aurait-il pris la parole, sans la robe qu’il portait. Cette soutane le condamnait à un perpétuel effacement. Et il fut ravi d’entendre le petit monsieur blond, l’écrivain influent, formuler les objections qui, tout de suite, se présentaient. Cela ne semblait-il pas désastreux que ce fût un médecin qui diagnostiquât la maladie, et un autre médecin qui en constatât la guérison ? Il y avait certainement là une continuelle source d’erreurs possibles. Le mieux aurait dû être qu’une commission médicale examinât tous les malades, dès leur arrivée à Lourdes, rédigeât des procès-verbaux, auxquels la même commission se serait reportée, à chaque cas de guérison. Mais le docteur Bonamy se récriait, disant avec justesse que jamais une commission ne suffirait à une si gigantesque besogne : pensez donc ! mille cas divers à examiner dans une matinée ! et que de théories différentes, que de discussions, que de diagnostics contradictoires, augmentant l’incertitude ! L’examen préalable, d’une réalisation presque impossible, offrait en effet des causes d’erreurs tout aussi grandes. Dans la pratique, il fallait s’en tenir à ces certificats délivrés par les médecins, qui prenaient dès lors une importance capitale, décisive. On feuilleta des dossiers sur l’une des tables, on fit lire des certificats au journaliste de Paris. Beaucoup étaient d’une brièveté fâcheuse. D’autres, mieux rédigés, spécifiaient nettement les maladies. Quelques signatures de médecins étaient même légalisées par les maires des communes. Seulement, les doutes restaient sans nombre, invincibles : quels étaient ces médecins ? avaient-ils l’autorité scientifique nécessaire ? n’avaient-ils pas cédé à des circonstances ignorées, à des intérêts purement personnels ? On était tenté de réclamer une enquête sur chacun d’eux.
Du moment que tout se basait sur le dossier apporté par le malade, il aurait fallu un contrôle très soigneux des documents, car tout croulait, dès qu’une critique sévère n’avait pas établi l’absolue certitude des faits.
Très rouge, suant, le docteur Bonamy se démenait.
« Mais c’est ce que nous faisons, c’est ce que nous faisons !... Dès qu’un cas de guérison nous paraît inexplicable par les voies naturelles, nous procédons à une enquête minutieuse, nous prions la personne guérie de revenir se faire examiner... Et vous voyez bien que nous nous entourons de toutes les lumières. Ces messieurs qui nous écoutent sont presque tous des médecins, accourus des points les plus opposés de la France. Nous les conjurons de nous dire leurs doutes, de discuter les cas avec nous, et un procès-verbal très détaillé est dressé de chaque séance... Vous entendez, messieurs, protestez, si quelque chose ici blessait en vous la vérité. »
Pas un des assistants ne bougea. Le plus grand nombre des médecins présents, qui devaient être des catholiques, s’inclinaient, naturellement. Et quant aux autres, les incrédules, les savants purs, ils regardaient, s’intéressaient à certains phénomènes, évitaient par courtoisie d’entrer dans des discussions, inutiles d’ailleurs ; puis, ils s’en allaient, quand leur malaise d’hommes raisonnables devenait trop grand, et qu’ils se sentaient près de se fâcher.
Alors, personne ne soufflant mot, le docteur Bonamy triompha. Et, comme le journaliste lui demandait s’il était seul, pour un si gros travail :
« Absolument seul. Ma fonction de médecin de la Grotte n’est pas si compliquée, car elle consiste simplement, je le répète, à constater les guérisons, lorsqu’il s’en produit. »
Il se reprit pourtant, il ajouta avec un sourire :
« Ah ! j’oubliais, j’ai Raboin, qui m’aide à mettre ici un peu d’ordre. »
Et il désignait du geste un gros homme d’une quarantaine d’années, grisonnant, à la face épaisse, à la mâchoire de dogue. Lui était un croyant exaspéré, un exalté qui ne permettait pas qu’on mît en doute les miracles. Aussi souffrait-il de sa fonction au bureau des constatations médicales, toujours prêt à gronder de colère, dès qu’on discutait. L’appel aux médecins l’ayant jeté hors de lui, le docteur dut le calmer.
« Allons, Raboin, mon ami, taisez-vous ! Toutes les opinions sincères ont le droit de se produire. »
Mais les malades défilaient. On amena un homme dont un eczéma couvrait le torse entier ; et, quand il ôtait sa chemise, une farine grise tombait de sa peau. Il n’était pas guéri, il affirmait seulement qu’il venait chaque année à Lourdes et qu’il en repartait chaque fois soulagé. Puis, ce fut une dame, une comtesse, d’une maigreur effrayante, dont l’histoire était extraordinaire : guérie une première fois par la Sainte Vierge d’une tuberculose, sept années auparavant, elle avait eu quatre enfants, puis elle était retombée à la phtisie, morphinomane à cette heure mais déjà ranimée par son premier bain, se proposant, dès le soir, d’assister à la procession aux flambeaux, avec les vingt-sept personnes de sa famille, amenées par elle. Ensuite, il y eut une femme atteinte d’aphonie nerveuse, qui, après des mois de mutité absolue, venait de recouvrer subitement la voix, au moment de la procession de quatre heures, sur le passage du saint sacrement.
« Messieurs, déclara le docteur Bonamy, avec la bonne grâce affectée d’un savant aux idées larges, vous savez que nous ne retenons pas les cas, dès qu’il s’agit d’une affection nerveuse.
Remarquez pourtant que cette femme a été soignée pendant six mois à la Salpêtrière et qu’elle a dû venir ici pour voir sa langue se délier tout d’un coup. »
Cependant, il montrait quelque impatience, car il aurait voulu servir au monsieur de Paris un beau cas, comme il s’en produisait parfois pendant cette procession de quatre heures, qui était l’heure de grâce et d’exaltation, où la Sainte Vierge intercédait pour ses élues. Jusque-là, les guérisons qui avaient défilé, restaient douteuses et sans intérêt. Et, au-dehors, on entendait le piétinement, le grondement de la foule, fouettée de cantiques, enfiévrée par le besoin du miracle, s’énervant de plus en plus dans l’attente.
Mais une fillette poussa la porte, souriante et modeste, avec des yeux clairs, luisant d’intelligence.
« Ah ! cria joyeusement le docteur, voici notre petite amie Sophie... Une guérison remarquable, messieurs, qui s’est produite à pareille époque, l’année dernière, et dont je demande la permission de vous montrer les résultats. »
Pierre avait reconnu Sophie Couteau, la miraculée qui était montée dans son compartiment, à Poitiers. Et il assista à une répétition de la scène déjà jouée devant lui. Le docteur Bonamy donnait maintenant les explications les plus précises au petit monsieur blond, très attentif : une carie des os du talon gauche, un commencement de nécrose qui nécessitait la résection, une plaie affreuse, suppurante, guérie en une minute, à la première immersion dans la piscine.
« Sophie, racontez à monsieur. »
La fillette eut son geste gentil, qui commandait l’attention.
« Alors, comme ça mon pied était perdu, je ne pouvais seulement plus me rendre à l’église, et il fallait toujours l’envelopper dans du linge, parce qu’il coulait des choses qui n’étaient guère propres...
M. Rivoire, le médecin, qui avait fait une coupure, pour voir dedans, disait qu’il serait forcé d’enlever un morceau de l’os, ce qui m’aurait bien sûr rendue boiteuse... Et, alors, après avoir bien prié la Sainte Vierge, je suis allée tremper mon pied dans l’eau, avec une si bonne envie de guérir, que je n’ai pas même pris le temps d’enlever le linge... Et, alors, tout est resté dans l’eau, mon pied n’avait plus rien du tout, quand je l’ai sorti. »
Le docteur Bonamy approuvait chaque mot, d’un branle de la tête.
« Et, Sophie, répétez-nous le mot de votre médecin.
- Chez nous, quand M. Rivoire a vu mon pied, il a dit : “Que ce soit le bon Dieu ou le diable qui ait guéri cette enfant, ça m’est égal, mais la vérité est qu’elle est guérie.” »
Des rires éclatèrent, le mot était d’un effet sûr.
« Et, Sophie, votre mot à Mme la comtesse, la directrice de votre salle.
- Ah ! oui... Je n’avais pas emporté beaucoup de linge, pour mon pied, et je lui ai dit : “La Sainte Vierge a été bien bonne de me guérir le premier jour, car le lendemain ma provision allait être épuisée.” »
Il y eut de nouveaux rires, une satisfaction générale, à la voir si gentille, récitant un peu trop son histoire, qu’elle savait par cœur, mais très touchante et l’air véridique.
« Sophie, ôtez votre soulier, montrez votre pied à ces messieurs... Il faut qu’on touche il faut que personne ne puisse douter. »
Lestement, le petit pied apparut, très blanc, très propre, même soigné, avec la cicatrice au-dessous de la cheville, une longue cicatrice dont la couture blanchâtre témoignait de la gravité du mal.
Quelques médecins s’étaient approchés, regardaient en silence. D’autres, qui avaient leur conviction faite sans doute, ne se dérangèrent pas. Un des premiers, d’un air très poli, demanda pourquoi la Sainte Vierge, pendant qu’elle y était, n’avait pas refait un pied tout neuf, ce qui ne lui aurait pas coûté davantage. Mais le docteur Bonamy répondit vivement que, si la Sainte Vierge avait laissé une cicatrice, c’était sûrement pour qu’il existât une trace, une preuve du miracle. Il entrait dans des détails techniques, démontrait qu’un fragment d’os et de la chair avaient dû être refaits instantanément, ce qui restait inexplicable par les voies naturelles.
« Mon Dieu ! interrompit le petit monsieur blond, il n’y a pas besoin de tant d’affaires ! Qu’on me montre seulement un doigt entaillé d’un coup de canif et qui sorte cicatrisé de l’eau : le miracle sera aussi grand, je m’inclinerai. »
Puis il ajouta :
« Si j’avais, moi, une source qui refermât ainsi les plaies, je voudrais bouleverser le monde. Je ne sais pas comment, mais j’appellerais les peuples, et les peuples viendraient. Je ferais constater les miracles avec une telle évidence, que je serais le maître de la terre. Songez donc à cette puissance souveraine, toute divine !... Mais il faudrait que pas un doute ne restât, il faudrait une vérité aussi éclatante que le soleil. La terre entière verrait et croirait. »
Et il discuta les moyens de contrôle avec le docteur. Il avait admis que tous les malades ne pouvaient être examinés à l’arrivée. Seulement, pourquoi ne créait-on pas, à l’hôpital, une salle particulière, réservée aux plaies apparentes ? On aurait là une trentaine de sujets au plus, qu’on soufflettrait à l’examen préalable d’une commission.
Des procès-verbaux de constat seraient dressés, on photographierait même les plaies. Ensuite, si une guérison venait à se produire, la commission n’aurait qu’à la constater, dans un nouveau procès-verbal. Et là il ne s’agirait plus d’une maladie interne, dont le diagnostic est difficile, toujours discutable. L’évidence se ferait. Un peu embarrassé, le docteur Bonamy répétait :
« Sans doute, sans doute, nous ne demandons que la lumière... Le difficile serait de composer cette commission. Si vous saviez comme on s’entend peu !... Enfin, il y a certainement là une idée. »
Il fut secouru par l’arrivée d’une nouvelle malade. Pendant que la petite Sophie Couteau se rechaussait, déjà oubliée, Élise Rouquet parut, avec sa face de monstre, qu’elle étala, en ôtant son fichu. Depuis le matin, elle se lotionnait avec des linges, à la fontaine, et il lui semblait bien, disait-elle, que sa plaie, si avivée, commentait à sécher et à pâlir. C’était vrai, Pierre constatait, très surpris, que l’aspect en était moins horrible. Ce fut un nouvel aliment à la discussion sur les plaies apparentes ; car le petit monsieur blond s’entêtait dans son idée de la création d’une salle spéciale : en effet, si l’on avait constaté, le matin même, l’état de cette fille, et si elle guérissait, quel triomphe pour la Grotte d’avoir ainsi guéri un lupus ! Le miracle ne serait plus niable.
Jusque-là, le docteur Chassaigne s’était tenu à l’écart, immobile et muet, comme s’il eût voulu laisser les faits seuls agir sur Pierre. Brusquement, il se pencha, pour lui dire à demi-voix :
« Les plaies apparentes, les plaies apparentes... Ce monsieur ne se doute pas qu’aujourd’hui nos savants médecins soupçonnent beaucoup de ces plaies d’être d’origine nerveuse.
Oui, l’on découvre qu’il y aurait là simplement une mauvaise nutrition de la peau. Ces questions de la nutrition sont encore si mal étudiées !... Et l’on arrive à prouver que la foi qui guérit peut parfaitement guérir les plaies, certains faux lupus entre autres. Alors, je vous demande quelle certitude il obtiendrait, ce monsieur, avec sa fameuse salle des plaies apparentes ! Un peu plus de confusion et de passion dans l’éternelle querelle... Non, non ! la science est vaine, c’est la mer de l’incertitude. »
Il souriait douloureusement tandis que le docteur Bonamy engageait Élise Rouquet à continuer les lotions et à revenir chaque jour se faire examiner. Puis, il répéta, de son air prudent et affable :
« Enfin, messieurs, il y a un commencement, ce n’est pas douteux. »
Mais le bureau fut bouleversé. La Grivotte venait d’entrer en coup de vent, d’une allure dansante, criant à voix pleine :
« Je suis guérie... Je suis guérie... »
Et elle racontait qu’on ne voulait d’abord pas la baigner, qu’elle avait dû insister, supplier, sangloter, pour qu’on se décidât à le faire, sur une permission formelle du père Fourcade. Et elle l’avait bien dit à l’avance : elle n’était pas plongée dans l’eau glacée, depuis trois minutes, toute suante, avec son enrouement de phtisique, qu’elle avait senti les forces lui revenir, comme dans un grand coup de fouet qui lui cinglait tout le corps. Une exaltation, une flamme l’agitait, piétinante et radieuse, ne pouvant tenir en place.
« Je suis guérie, mes bons messieurs... Je suis guérie... »
Stupéfait cette fois, Pierre la regardait.
Était-ce donc cette fille que, la nuit dernière, il avait vue anéantie sur la banquette du wagon, toussant et crachant le sang, la face terreuse ? Il ne la reconnaissait pas, droite, élancée, les joues en feu, les yeux étincelants, avec toute une volonté et une joie de vivre qui la soulevaient.
« Messieurs, déclara le docteur Bonamy, le cas me paraît très intéressant... Nous allons voir... »
Il demanda le dossier de la Grivotte. Mais, parmi l’entassement des paperasses sur les deux tables, on ne le trouvait pas. Les secrétaires, les jeunes séminaristes fouillaient tout ; et il fallut que le chef du service des piscines, assis au milieu, se levât, allât regarder dans le casier. Enfin, lorsqu’il eut repris sa chaise, il découvrit le dossier sous le registre qu’il gardait grand ouvert devant lui. Il contenait jusqu’à trois certificats de médecin, dont lui-même donna lecture. Tous les trois, du reste, concluaient à une phtisie avancée, que des accidents nerveux compliquaient et rendaient particulière.
Le docteur Bonamy eut un geste, pour dire qu’un tel ensemble ne laissait aucun doute. Puis, il ausculta longuement la malade. Et il murmurait :
« Je n’entends rien... Je n’entends rien... »
Il se reprit.
« Ou presque rien. »
Ensuite, il se tourna vers les vingt-cinq à trente médecins qui se tenaient là, silencieux.
« Messieurs, si quelques-uns d’entre vous veulent bien me prêter leurs lumières... Nous sommes ici pour étudier et discuter. »
D’abord, pas un ne remua.
Puis, il y en eut un qui osa se risquer. Il ausculta à son tour la jeune femme, mais il ne se prononçait pas, réfléchissait, avait un branle soucieux de la tête. Finalement il bégaya que, pour lui, il fallait rester dans l’expectative. Mais un autre, tout de suite, le remplaça, et celui-ci fut catégorique : il n’entendait rien du tout, jamais cette femme-là n’avait été phtisique. D’autres encore le suivirent, tous finirent par défiler excepté cinq ou six qui gardaient une attitude fermée, finement souriante. Et la confusion fut à son comble, car chacun donnait son avis, sensiblement différent ; de sorte que, dans le brouhaha des voix, on ne s’entendait même plus parler. Seul, le père Dargelès montrait un calme d’absolue sérénité, car il avait flairé un de ces cas qui passionnent et qui sont la gloire de Notre-Dame de Lourdes. Déjà, il prenait des notes sur un coin de la table. Alors, à l’écart, grâce à l’éclat des voix, Pierre et le docteur Chassaigne purent causer sans être entendus.
« Oh ! ces piscines que je viens de voir ! dit le jeune prêtre, ces piscines dont on renouvelle l’eau si rarement ! Quelle saleté, quel bouillon de microbes !... La manie, la fureur de précautions antiseptiques où nous sommes, reçoit là un fameux soufflet. Comment se fait-il qu’une même peste n’emporte pas tous ces malades ? Les adversaires de la théorie microbienne doivent bien rire. »
Le docteur l’arrêta.
« Mais non, mon enfant... Si les bains ne sont guère propres ils n’offrent aucun danger. Remarquez que l’eau ne monte pas au-dessus de dix degrés, et il en faut vingt-cinq pour la culture des germes. Puis, les maladies contagieuses ne viennent guère à Lourdes, ni le choléra, ni le typhus, ni la variole, ni la rougeole, ni la scarlatine.
Nous ne voyons ici que certaines maladies organiques, les paralysies, la scrofule, les tumeurs, les ulcères, les abcès, le cancer, la phtisie ; et cette dernière n’est pas transmissible par l’eau des bains. Les vieilles plaies qu’on y trempe, ne craignent rien et n’offrent aucun risque de contagion....Je vous assure que sur ce point, la Sainte Vierge n’a pas même besoin d’intervenir.
- Alors, docteur, autrefois, dans votre service, vous auriez ainsi fait tremper tous vos malades dans l’eau glacée, les femmes à n’importe quelle époque du mois, les rhumatisants, les cardiaques les phtisiques ?... Cette malheureuse fille, à demi morte, en sueur vous l’auriez baignée ?
- Certainement non !... Il y a des moyens héroïques que, couramment, on n’ose pas. Un bain glacé peut à coup sûr tuer un phtisique ; mais savons-nous si, dans de certaines circonstances il ne peut pas le sauver ?... Moi qui ai fini par admettre qu’un pouvoir surnaturel agissait ici je conviens très volontiers que des guérisons doivent se produire naturellement, grâce à cette immersion dans l’eau froide qui nous paraît imbécile et barbare... Ah ! ce que nous ignorons, ce que nous ignorons... »
Il retombait à sa colère, à sa haine de la science, qu’il méprisait depuis qu’elle l’avait laissé effaré et impuissant, devant l’agonie de sa femme et de sa fille.
« Vous demandez des certitudes, ce n’est sûrement pas la médecine qui vous les donnera... Écoutez un instant ces messieurs et soyez édifié. N’est-ce pas beau, une si parfaite confusion, où tous les avis se heurtent ? Certes, il est des maladies que l’on connaît admirablement, jusque dans les plus petites phases de leur évolution ; il est des remèdes dont on a étudié les effets avec le soin le plus scrupuleux ; mais ce qu’on ne sait pas, ce qu’on ne peut savoir, c’est la relation du remède au malade, car autant de malades, autant de cas, et chaque fois l’expérience recommence.
Voilà pourquoi la médecine reste un art, parce qu’elle ne saurait avoir une rigueur expérimentale : toujours la guérison dépend d’une circonstance heureuse, de la trouvaille de génie du médecin... Et, alors, comprenez donc que les gens qui viennent discuter ici me font rire, quand ils parlent au nom des lois absolues de la science. Où sont-elles ces lois, en médecine ? Qu’on me les montre ! »
Il voulut n’en pas dire davantage. Mais sa passion l’emporta.
« Je vous ai dit que j’étais devenu croyant... Seulement, en vérité, je comprends très bien que ce brave docteur Bonamy ne s’émeuve guère et qu’il appelle les médecins du monde entier pour étudier ses miracles. Plus il y aurait de médecins, moins la vérité se ferait, au milieu de la bataille des diagnostics et des méthodes de traitement. Si l’on ne s’entend pas sur une plaie apparente, ce n’est pas pour s’entendre sur une lésion intérieure que les uns nient, quand les autres l’affirment. Et pourquoi, dès lors, tout ne deviendrait-il pas miracle ? Car, au fond, que ce soit la nature qui agisse ou une puissance surnaturelle, les médecins n’en restent pas moins surpris le plus souvent, devant des terminaisons qu’ils ont rarement prévues... Sans doute, les choses sont fort mal organisées ici. Ces certificats de médecins qu’on ne connaît pas n’ont aucune valeur sérieuse. Il faudrait un contrôle des documents très sévère. Mais admettez une rigueur scientifique absolue, vous êtes bien naïf, mon cher enfant, si vous croyez que la conviction se ferait, éclatante pour tous. L’erreur est dans l’homme, et il n’y a pas de besogne plus héroïque que d’établir la plus petite des vérités. »
Pierre, alors, commença à comprendre ce qui se passait à Lourdes, l’extraordinaire spectacle auquel le monde assistait depuis des années, parmi l’adoration dévote des uns et la risée insultante des autres. Évidemment, des forces mal étudiées encore ignorées même, agissaient : autosuggestion, ébranlement préparé de longue main, entraînement du voyage, des prières et des cantiques, exaltation croissante, et surtout le souffle guérisseur la puissance inconnue qui se dégageait des foules, dans la crise aiguë de la foi. Aussi lui sembla-t-il désormais peu intelligent de croire à des supercheries. Les faits étaient beaucoup plus hauts et beaucoup plus simples. Les pères de la Grotte n’avaient pas à se noircir la conscience de mensonges, il leur suffisait d’aider à la confusion, d’utiliser l’universelle ignorance. Même, on pouvait admettre que tous étaient sincères, les médecins sans génie qui délivraient les certificats, les malades consolés qui se croyaient guéris, les témoins passionnés qui juraient avoir vu. Et, de tout cela, sortait, évidente, l’impossibilité de prouver que le miracle était ou n’était pas. Dès ce moment, le miracle ne devenait-il pas une réalité, pour le plus grand nombre, pour tous ceux qui souffraient et qui avaient besoin d’espoir ? Comme le docteur Bonamy s’était approché d’eux, en les voyant causer à l’écart, Pierre lui demanda :
« Dans quelles proportions les guérisons se produisent-elles ?
- Environ le dix pour cent « , répondit-il.
Puis, lisant une surprise dans les yeux du jeune prêtre, il ajouta avec une bonhomie parfaite :
« Oh ! nous en obtiendrions davantage...
Mais, il faut bien le dire, je ne suis ici que pour faire un peu la police des miracles. Ma vraie fonction est d’arrêter les zèles trop grands, de ne pas laisser tomber dans le ridicule les choses saintes... En somme, mon bureau n’est qu’un bureau de visa, quand les guérisons constatées semblent sérieuses. »
Il fut interrompu par de sourds grondements. C’était Raboin qui se fâchait.
« Les guérisons constatées, les guérisons constatées... À quoi bon ? Le miracle est continuel... Pour les croyants, à quoi bon constater ? Ils n’ont qu’à s’incliner et à croire. Pour les incroyants, à quoi bon encore ? Jamais on ne les convaincra... C’est des bêtises, ce que nous faisons ici. »
Sévèrement, le docteur Bonamy lui ordonna de se taire.
« Raboin, vous êtes un révolté....Je dirai au père Capdebarthe que je ne veux plus de vous, puisque vous semez la désobéissance. »
Il avait pourtant raison, ce garçon qui montrait les dents, toujours prêt à mordre, lorsqu’on touchait à sa foi ; et Pierre le regarda avec sympathie. Toute cette besogne du bureau des constatations, si mal faite d’ailleurs, était en effet inutile : blessante pour les dévots, insuffisante pour les incrédules. Est-ce que le miracle se prouve ? Il faut y croire. Il n’y a plus à comprendre, dès que Dieu intervient. Dans les siècles de réelle croyance, la science ne se mêlait pas d’expliquer Dieu. Que venait-elle faire ici ? Elle entravait la foi et se diminuait elle-même. Non, non ! se jeter par terre, baiser la terre et croire. Ou bien s’en aller. Il n’y avait pas de compromis possible. Du moment que l’examen commençait, il ne devait plus s’arrêter, il aboutissait fatalement au doute.
Mais Pierre, surtout, souffrait des extraordinaires conversations qu’il entendait.
Les croyants qui étaient dans la salle, parlaient des miracles avec une aisance, une tranquillité inouïes. Les faits stupéfiants les laissaient pleins de sérénité. Encore un miracle, encore un miracle ! Et ils racontaient des imaginations de démence avec un sourire, sans la moindre protestation de leur raison. Ils vivaient évidemment dans un tel milieu de fièvre visionnaire, que rien ne les étonnait plus. Et ce n’étaient pas seulement des simples, des enfantins, des illettrés, des hallucinés, tels que Raboin, mais des intellectuels se trouvaient là, des savants, le docteur Bonamy et d’autres. C’était inimaginable. Aussi Pierre sentait-il grandir en lui un malaise, une sourde colère qui aurait fini par éclater. Sa raison se débattait, ainsi qu’un pauvre être qu’on aurait jeté à l’eau, que de toutes parts le flot prendrait et étoufferait, et il pensait que les cerveaux, comme le docteur Chassaigne par exemple, qui sombrent dans la croyance aveugle, doivent d’abord traverser ce malaise et cette lutte, avant le naufrage définitif.
Il le regarda, il le vit infiniment triste, foudroyé par le destin, d’une faiblesse d’enfant qui pleure, seul au monde désormais. Et, pourtant, il ne put retenir le cri de protestation qui lui montait aux lèvres.
« Non, non ! si l’on ne sait pas tout, si même l’on ne sait jamais tout, ce n’est pas un argument pour cesser d’apprendre. Il est mauvais que l’inconnu bénéficie de ce que nous ignorons. Au contraire, notre éternel espoir doit être d’expliquer un jour l’inexpliqué ; et nous ne saurions avoir sainement un idéal, en dehors de cette marche à l’inconnu pour le connaître, de celle victoire lente de la raison, au travers des misères de notre corps et de notre intelligence...
Ah ! la raison, c’est par elle que je souffre, c’est d’elle aussi que j’attends toute ma force ! Quand elle périt, l’être périt tout entier. Quitte à y laisser le bonheur, je n’ai que l’ardente soif de la contenter toujours davantage. »
Des larmes parurent dans les yeux du docteur Chassaigne. Le souvenir de ses chères mortes venait de passer sans doute. Et, à son tour, il murmura :
« La raison, la raison, oui, certainement, c’est une grande fierté, la dignité même de vivre... Mais il y a l’amour, qui est la toute-puissance de la vie, l’unique bien à reconquérir, quand on l’a perdu... »
Sa voix se brisait dans un sanglot étouffé. Et, comme, machinalement, il feuilletait les dossiers sur la table, il trouva celui qui portait, en grosses lettres, le nom de Marie de Guersaint. Il l’ouvrit, lut les certificats des deux médecins concluant à une paralysie de la moelle. Et il reprit :
« Voyons, mon enfant, vous avez, je le sais, une vive affection pour Mlle de Guersaint... Que diriez-vous, si elle était guérie ici ? Je découvre là des certificats, signés de noms honorables, et vous savez que les paralysies de cette nature sont incurables... Eh bien ! si cette jeune personne, brusquement, courait et sautait, comme j’en ai vu tant d’autres, ne seriez-vous pas bien heureux, n’admettriez-vous pas enfin l’intervention d’une puissance surnaturelle ? »
Pierre allait répondre, lorsqu’il se rappela la consultation de son cousin Beauclair, le miracle prédit, en coup de foudre, dans un réveil, une exaltation de tout l’être ; et il sentit croître son malaise, il se contenta de dire :
« En effet, je serais bien heureux...
Et je pense comme vous, il n’y a sans doute que la volonté du bonheur, dans toute l’agitation de ce monde. »
Mais il ne pouvait plus rester là. La chaleur devenait telle, que la sueur ruisselait des visages. Le docteur Bonamy dictait à un des séminaristes le résultat de l’examen de la Grivotte ; tandis que le père Dargelès, surveillant les expressions, se haussait parfois à son oreille, pour lui faire modifier une phrase. D’ailleurs, le tumulte continuait autour d’eux, la discussion des médecins avait dévié portait maintenant sur des points techniques, d’un intérêt nul dans le cas spécial mis à l’étude. On ne respirait plus entre les murs de planches, une nausée y faisait tourner les cœurs et les cerveaux. Le petit monsieur blond, l’écrivain influent de Paris s’en était allé, mécontent de n’avoir pas vu un vrai miracle.
Pierre dit au docteur Chassaigne :
« Sortons, je vais me trouver mal. »
Ils sortirent en même temps que la Grivotte, que l’on congédiait. Et, tout de suite, à la porte, ils retombèrent dans un flot de foule qui se ruait, qui s’écrasait pour voir la miraculée. Le bruit du miracle avait dû déjà se répandre, c’était à qui s’approcherait de l’élue, la questionnerait, la toucherait. Et elle, avec ses joues empourprées, ses yeux de flamme, ne savait que répéter, de son air dansant :
« Je suis guérie... Je suis guérie... »
Des cris couvraient sa voix, elle était noyée, emportée dans les remous de la cohue. Un moment, on la perdit des yeux, comme si elle avait sombré ; puis, elle reparut subitement, tout près de Pierre et du docteur, qui tâchaient de se dégager.
Ils venaient de trouver là le Commandeur, dont une des manies était de descendre aux piscines et à la Grotte, pour s’y fâcher. Sanglé militairement dans sa redingote, il s’appuyait sur sa canne à pomme d’argent, en traînant un peu la jambe gauche, qu’un reste de paralysie, depuis sa deuxième attaque, raidissait. Et sa face rougit, ses yeux flambèrent de colère, lorsque la Grivotte le bouscula pour passer, en répétant, au milieu de l’enthousiasme déchaîné de la foule :
« Je suis guérie... Je suis guérie...
- Eh bien ! cria-t-il, pris d’une fureur brusque, tant pis pour vous, ma fille ! »
On s’exclama, on se mit à rire, car on le connaissait, on lui pardonnait sa passion maniaque de la mort. Pourtant, comme il bégayait des paroles confuses, disant que c’était pitié, quand on n’avait ni beauté, ni fortune, de vouloir vivre, et que cette fille aurait dû préférer mourir tout de suite, plutôt que de souffrir encore, on commençait à gronder autour de lui, lorsque l’abbé Judaine, qui passait, vint le tirer d’affaire. Il l’entraîna à l’écart.
« Taisez-vous donc ! C’est scandaleux... Pourquoi vous insurgez-vous contre la bonté de Dieu qui fait grâce parfois à nos misères en les soulageant ?... Vous devriez tomber à genoux vous-même, je vous le répète, et le supplier de vous rendre votre jambe, de vous laisser vivre dix ans encore. »
Alors, il s’étrangla.
« Moi, moi ! demander dix ans de vie, lorsque mon plus beau jour sera le jour où je partirai ! Être aussi plat, aussi lâche, que ces milliers de malades que je vois défiler ici, dans une basse terreur de la mort, hurlant leur faiblesse, la passion inavouable qu’ils ont de vivre ! Ah ! non, je me mépriserais trop !...
Que je crève donc ! et tout de suite, ce sera si bon de ne plus être ! »
Il se retrouvait près du docteur Chassaigne et de Pierre, enfin hors de la bousculade des pèlerins, au bord du Gave. Et il s’adressa au docteur, qu’il rencontrait souvent.
« Est-ce qu’ils n’ont pas, tout à l’heure, essayé de ressusciter un homme ! On m’a conté ça, j’ai failli en étouffer... Hein ? docteur, comprenez-vous ? Un homme qui avait la joie d’être mort et qu’ils se sont permis de tremper dans leur eau, avec le criminel espoir de le faire revivre ! Mais, s’ils avaient réussi, si leur eau l’avait ranimé, ce misérable, car on ne sait jamais dans ce drôle de monde, croyez-vous que l’homme n’aurait pas été en droit de leur cracher sa colère à la face, à ces raccommodeurs de cadavres ?... Est-ce que ce mort les avait priés de le réveiller ? Est-ce qu’ils savaient s’il n’était pas content d’être mort ? On consulte les gens, au moins... Les voyez-vous me faire cette sale farce, à moi, quand je dormirai enfin le bon grand sommeil ? Ah ! je les recevrais bien ! Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde ! Et ce que je m’empresserais de remourir ! »
Il était si singulier, dans son emportement, que l’abbé Judaine et le docteur ne purent s’empêcher de sourire. Mais Pierre restait grave, glacé par le grand frisson qui passait. N’étaient-ce pas les imprécations désespérées de Lazare qu’il venait d’entendre ? Souvent, il avait imaginé que Lazare, sorti du tombeau, criait à Jésus : « Oh ! Seigneur, pourquoi m’avoir réveillé à cette abominable vie ? Je dormais si bien de l’éternel sommeil sans rêve, je goûtais enfin un si bon repos, dans les délices du néant !
J’avais connu toutes les misères et toutes les douleurs, les trahisons, les fausses espérances, les défaites, les maladies ; j’avais payé à la souffrance ma dette affreuse de vivant, car j’étais né sans savoir pourquoi, j’avais vécu sans savoir comment ; et voilà, Seigneur, que vous me faites payer double, en me condamnant à recommencer mon temps de bagne !... Ai-je donc commis quelque inexpiable faute, que vous la punissez d’un si cruel châtiment ? Revivre, hélas ! se sentir mourir un peu chaque jour dans sa chair, n’avoir d’intelligence que pour douter, de volonté que pour ne pas pouvoir, de tendresse que pour pleurer ses peines ! Et c’était fini, je venais de passer le pas terrifiant de la mort, cette seconde si horrible, qu’elle suffit à empoisonner toute l’existence. J’avais senti la sueur de l’agonie me mouiller, le sang se retirer de mes membres, le souffle m’échapper, s’en aller en un dernier hoquet. Cette détresse, vous voulez donc que je la connaisse deux fois, vous voulez que je meure deux fois, et que ma misère humaine passe celle de tous les hommes !... Ah ! Seigneur, que ce soit tout de suite ! Oui, je vous en conjure, faites cet autre grand miracle recouchez-moi dans ce tombeau, rendormez-moi sans souffrir de mon éternel sommeil interrompu. Par grâce, ne m’infligez pas le tourment de revivre, ce tourment effroyable auquel vous n’avez encore osé condamner aucun être. Je vous ai toujours aimé et servi, ne faites pas de moi le plus grand exemple de votre colère qui épouvanterait les générations. Soyez bon et doux, Seigneur rendez-moi le sommeil que j’ai bien gagné, rendormez-moi dans les délices de votre néant. »
Cependant, l’abbé Judaine avait emmené le Commandeur, qu’il finissait par calmer ; et Pierre serrait la main du docteur Chassaigne en se souvenant qu’il était plus de cinq heures et que Marie devait l’attendre.
Puis, comme il retournait enfin à la Grotte, il fit une nouvelle rencontre, l’abbé Des Hermoises en grande conversation avec M. de Guersaint, qui venait seulement de quitter sa chambre d’hôtel, ragaillardi par un bon somme. Tous deux admiraient la beauté extraordinaire que l’exaltation de la foi donnait à certains visages de femmes. Et ils causaient aussi de leur projet d’excursion au cirque de Gavarnie.
D’ailleurs, M. de Guersaint suivit immédiatement Pierre, dès qu’il sut que Marie avait pris un premier bain sans résultat. Ils trouvèrent la jeune fille dans la même stupeur douloureuse, les yeux fixés toujours sur la Sainte Vierge, qui ne l’avait pas écoutée. Elle ne répondit point aux paroles de tendresse que son père lui adressa, elle le regarda seulement de ses grands yeux navrés, puis les reporta sur la statue de marbre, toute blanche dans le rayonnement des cierges. Et, tandis que Pierre attendait debout, pour la reconduire à l’hôpital, M. de Guersaint s’était dévotement agenouillé. D’abord, il pria avec passion pour la guérison de sa fille. Ensuite, il sollicita, pour lui-même, la faveur de trouver un commanditaire, qui lui donnerait le million nécessaire à ses études sur la direction des ballons.