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ACTE TROISIÈME - SCÈNE III

[Un petit bois.]
Entre VAN BUCK et VALENTIN.
[VALENTIN.
La lune se lève et l'orage passe. Voyez ces perles sur les feuilles : comme ce vent tiède les fait rouler ! A peine si le sable garde l'empreinte de nos pas ; le gravier sec a déjà bu la pluie.
VAN BUCK.
Pour une auberge de hasard, nous n'avons pas trop mal dîné. J'avais besoin de ce fagot flambant ; mes vieilles jambes sont ragaillardies. Eh bien ! garçon, arrivons-nous ?
VALENTIN.
Voici le terme de notre promenade ; mais, si vous m'en croyez, à présent vous pousserez jusqu'à cette ferme dont les fenêtres brillent là-bas. Vous vous mettrez au coin du feu, et vous nous commanderez un grand bol de vin chaud avec du sucre et de la cannelle.
VAN BUCK.
Ne te feras-tu pas trop attendre ? Combien de temps vas-tu rester ici ? Songe du moins à toutes tes promesses, et à être prêt en même temps que les chevaux.]
VALENTIN.
Je vous jure de n'entreprendre ni plus ni moins que ce dont nous sommes convenus. Voyez, mon oncle, comme je vous cède, et comme en tout je fais vos volontés. Au fait, dîner porte conseil, et je sens bien que la colère est quelquefois mauvaise amie. Capitulation de part et d'autre. Vous me permettez un quart d'heure d'amourette, et je renonce à toute espèce de vengeance. La petite retournera chez elle, nous à Paris, et tout sera dit. Quant à la détestée baronne, je lui pardonne en l'oubliant.
VAN BUCK.
C'est à merveille ! et n'aie pas de crainte que tu manques de femmes pour cela.
Il n'est pas dit qu'une vieille folle fera tort à d'honnêtes gens qui ont amassé un bien considérable, et qui ne sont point mal tournés. Vrai Dieu ! il fait beau clair de lune ; cela me rappelle mon jeune temps.
VALENTIN.
Ce billet doux que je viens de recevoir n'est pas si niais, savez-vous ? Cette petite fille a de l'esprit, et même quelque chose de mieux ; oui, il y a du cœur dans ces trois lignes ; je ne sais quoi de tendre et de hardi, de virginal et de brave en même temps ; [le rendez-vous qu'elle m'assigne est, du reste, comme son billet. Regardez ce bosquet, ce ciel, ce coin de verdure dans un lieu si sauvage.] Ah ! que le cœur est un grand maître ! on n'invente rien de ce qu'il trouve, et c'est lui seul qui choisit tout.
VAN BUCK.
Je me souviens qu'étant à la Haye, j'eus une équipée de ce genre. C'était, ma foi, un beau brin de fille : elle avait cinq pieds et quelques pouces, et une vraie moisson d'appas. Quelles Vénus que ces Flamandes ! On ne sait ce que c'est qu'une femme à présent ; dans toutes vos beautés parisiennes, il y a moitié chair et moitié coton.
VALENTIN.
Il me semble que j'aperçois des lueurs qui errent là-bas dans la forêt. Qu'est-ce que cela voudrait dire ? nous traquerait-on à l'heure qu'il est ?
VAN BUCK.
C'est sans doute le bal qu'on prépare ; il y a fête ce soir au château.
VALENTIN.
Séparons-nous pour plus de sûreté ; dans une demi-heure, à la ferme.
VAN BUCK.
C'est dit.
Bonne chance, garçon ; tu me conteras ton affaire, et nous en ferons quelque chanson ; c'était notre ancienne manière, pas de fredaine qui ne fît un couplet.
Il chante.
Eh ! vraiment, oui, mademoiselle,
Eh ! vraiment, oui, nous serons trois.
Valentin sort. On voit des hommes qui portent des torches rôder à travers la forêt. Entrent la baronne et l'abbé.
LA BARONNE.
C'est clair comme le jour, elle est folle. C'est un vertige qui lui a pris.
L'ABBÉ.
Elle me crie : «Je me trouve mal ;» vous concevez ma position.
VAN BUCK, chantant.
Il est donc bien vrai,
Charmante Colette,
Il est donc bien vrai
Que, pour votre fête,
Colin vous a fait...
Présent d'un bouquet.
LA BARONNE.
Et justement, dans ce moment-là, je vois arriver une voiture. Je n'ai eu que le temps d'appeler Dupré. Dupré n'y était pas. On entre, on descend. C'était la marquise de Valangoujar et le baron de Villebouzin.
L'ABBÉ.
Quand j'ai entendu ce premier cri, j'ai hésité ; mais que voulez-vous faire ? Je la voyais là, sans connaissance, étendue à terre ; elle criait à tue-tête, et j'avais la clef dans ma main.
VAN BUCK, chantant.
Quand il vous l'offrit,
Charmante brunette,
Quand il vous l'offrit,
Petite Colette,
On dit qu'il vous prit...
Un frisson subit.
LA BARONNE.
Conçoit-on ça ? Je vous le demande. Ma fille qui se sauve à travers champs, et trente voitures qui entrent ensemble ! Je ne survivrai jamais à un pareil moment.
L'ABBÉ.
Encore si j'avais eu le temps, je l'aurais peut-être retenue par son châle,... ou du moins,... enfin, par mes prières, par mes justes observations.
VAN BUCK, chantant.
Dites à présent,
Charmante bergère,
Dites à présent
Que vous n'aimez guère
Qu'un amant constant...
Vous fasse un présent.
LA BARONNE.
C'est vous, Van Buck ? Ah ! mon cher ami, nous sommes perdus ; qu'est-ce que ça veut dire ? Ma fille est folle, elle court les champs ! [Avez-vous idée d'une chose pareille ? J'ai quarante personnes chez moi ; me voilà à pied par le temps qu'il fait.] Vous ne l'avez pas vue dans le bois ? Elle s'est sauvée, c'est comme un rêve ; [elle était coiffée et poudrée d'un côté, c'est sa fille de chambre qui me l'a dit. Elle est partie en souliers de satin blanc ;] elle a renversé l'abbé qui était là, et lui a passé sur le corps. J'en vais mourir ! [Mes gens ne trouvent rien ; et il n'y a pas à dire, il faut que je rentre. Ce n'est pas votre neveu, par hasard, qui nous jouerait un tour pareil ?] Je vous ai brusqué, n'en parlons plus. Tenez ! aidez-moi et faisons la paix. Vous êtes mon vieil ami, pas vrai ? Je suis mère, Van Buck.
Ah ! cruelle fortune ! cruel hasard ! que t'ai-je donc fait ?
Elle se met à pleurer.
VAN BUCK.
Est-il possible, madame la baronne ? vous seule à pied ! vous, cherchant votre fille ! Grand Dieu ! vous pleurez ! Ah ! malheureux que je suis !
L'ABBÉ.
Sauriez-vous quelque chose, monsieur ? De grâce, prêtez-nous vos lumières.
VAN BUCK.
Venez, baronne, prenez mon bras, et Dieu veuille que nous les trouvions ! Je vous dirai tout ; soyez sans crainte. Mon neveu est homme d'honneur, et tout peut encore se réparer.
LA BARONNE.
Ah bah ! c'était un rendez-vous ? Voyez-vous la petite masque ! A qui se fier désormais ?
Ils sortent.