Lire Des Livres.fr » Alexandre Dumas » La Reine Margot » La Reine Margot - Tome II » XVII-Deux têtes pour une couronne
Programme Télévision Hier

XVII-Deux têtes pour une couronne

– Qu’on prie M. d’Alençon de me venir voir, avait dit Charles en congédiant sa mère.
M. de Nancey, disposé d’après l’invitation du roi de n’obéir désormais qu’à lui-même, ne fit qu’un bond de chez Charles chez son frère, lui transmettant sans adoucissement aucun l’ordre qu’il venait de recevoir.
Le duc d’Alençon tressaillit : en tout temps il avait tremblé devant Charles ; et à bien plus forte raison encore depuis qu’il s’était fait, en conspirant, des motifs de le craindre.
Il ne s’en rendit pas moins près de son frère avec un empressement calculé.
Charles était debout et sifflait entre ses dents un hallali sur pied.
En entrant, le duc d’Alençon surprit dans l’œil vitreux de Charles un de ces regards envenimés de haine qu’il connaissait si bien.
– Votre Majesté m’a fait demander, me voici, Sire, dit-il. Que désire de moi Votre Majesté ?
– Je désire vous dire, mon bon frère, que, pour récompenser cette grande amitié que vous me portez, je suis décidé à faire aujourd’hui pour vous la chose que vous désirez le plus.
– Pour moi ?
– Oui, pour vous. Cherchez dans votre esprit quelle chose vous rêvez depuis quelque temps sans oser me la demander, et cette chose, je vous la donne. – Sire, dit François, j’en jure à mon frère, je ne désire que la continuation de la bonne santé du roi.
– Alors vous devez être satisfait, d’Alençon ; l’indisposition que j’ai éprouvée à l’époque de l’arrivée des Polonais est passée. J’ai échappé, grâce à Henriot, à un sanglier furieux qui voulait me découdre, et je me porte de façon à n’avoir rien à envier au mieux portant de mon royaume ; vous pouviez donc sans être mauvais frère désirer autre chose que la continuation de ma santé, qui est excellente.
– Je ne désirais rien, Sire.
– Si fait, si fait, François, reprit Charles s’impatientant ; vous désirez la couronne de Navarre, puisque vous vous êtes entendu avec Henriot et de Mouy : avec le premier pour qu’il y renonçât, avec le second pour qu’il vous la fît avoir. Eh bien, Henriot y renonce ! de Mouy m’a transmis votre demande, et cette couronne que vous ambitionnez…
– Eh bien ? demanda d’Alençon d’une voix tremblante.
– Eh bien, mort-diable ! elle est à vous. D’Alençon pâlit affreusement ; puis tout à coup le sang appelé à son cœur, qu’il faillit briser, reflua vers les extrémités, et une rougeur ardente lui brûla les joues ; la faveur que lui faisait le roi le désespérait en un pareil moment.
– Mais, Sire, reprit-il tout en palpitant d’émotion et cherchant vainement à se remettre, je n’ai rien désiré et surtout rien demandé de pareil.
– C’est possible, dit le roi, car vous êtes fort discret, mon frère ; mais on a désiré, on a demandé pour vous, mon frère.
– Sire, je vous jure que jamais…
– Ne jurez pas Dieu.
– Mais, Sire, vous m’exilez donc ?
– Vous appelez ça un exil, François ? Peste ! vous êtes difficile… Qu’espériez-vous donc de mieux ? D’Alençon se mordit les lèvres de désespoir.
– Ma foi ! continua Charles en affectant la bonhomie, je vous croyais moins populaire, François, et surtout moins près des huguenots ; mais ils vous demandent, il faut bien que je m’avoue à moi-même que je me trompais. D’ailleurs, je ne pouvais rien désirer de mieux que d’avoir un homme à moi, mon frère qui m’aime et qui est incapable de me trahir, à la tête d’un parti qui depuis trente ans nous fait la guerre. Cela va tout calmer comme par enchantement, sans compter que nous serons tous rois dans la famille. Il n’y aura que le pauvre Henriot qui ne sera rien que mon ami. Mais il n’est point ambitieux, et ce titre, que personne ne réclame, il le prendra, lui.
– Oh ! Sire, vous vous trompez, ce titre, je le réclame… ce titre, qui donc y a plus droit que moi ? Henri n’est que votre beau-frère par alliance ; moi, je suis votre frère par le sang et surtout par le cœur… Sire, je vous en supplie, gardez-moi près de vous.
– Non pas, non pas, François, répondit Charles ; ce serait faire votre malheur.
– Comment cela ?
– Pour mille raisons.
– Mais voyez donc un peu, Sire, si vous trouverez jamais un compagnon si fidèle que je le suis. Depuis mon enfance je n’ai jamais quitté Votre Majesté.
– Je le sais bien, je le sais bien, et quelquefois même je vous aurais voulu voir plus loin.
– Que veut dire le roi ?
– Rien, rien… je m’entends… Oh ! que vous aurez de belles chasses là-bas ! François, que je vous porte envie ! Savez-vous qu’on chasse l’ours dans ces diables de montagnes comme on chasse ici le sanglier ? Vous allez nous entretenir tous de peaux magnifiques. Cela se chasse au poignard, vous savez ; on attend l’animal, on l’excite, on l’irrite ; il marche au chasseur, et, à quatre pas de lui, il se dresse sur ses pattes de derrière. C’est à ce moment-là qu’on lui enfonce l’acier dans le cœur, comme Henri a fait pour le sanglier à la dernière chasse. C’est dangereux ; mais vous êtes brave, François, et ce danger sera pour vous un vrai plaisir.
– Ah ! Votre Majesté redouble mes chagrins, car je ne chasserai plus avec elle.
– Corbœuf ! tant mieux ! dit le roi, cela ne nous réussit ni à l’un ni à l’autre de chasser ensemble.
– Que veut dire Votre Majesté ?
– Que chasser avec moi vous cause un tel plaisir et vous donne une telle émotion, que vous, qui êtes l’adresse en personne, que vous qui, avec la première arquebuse venue, abattez une pie à cent pas, vous avez, la dernière fois que nous avons chassé de compagnie, avec votre arme, une arme qui vous est familière, manqué à vingt pas un gros sanglier, et cassé par contre la jambe à mon meilleur cheval. Mort-diable ! François, cela donne à songer, savez-vous !
– Oh ! Sire, pardonnez à l’émotion, dit d’Alençon devenu livide.
– Eh ! oui, reprit Charles, l’émotion, je le sais bien ; et c’est à cause de cette émotion, que j’apprécie à sa juste valeur, que je vous dis : Croyez-moi, François, mieux vaut chasser loin l’un de l’autre, surtout quand on a des émotions pareilles. Réfléchissez à cela, mon frère, non pas en ma présence, ma présence vous trouble, je le vois, mais quand vous serez seul, et vous conviendrez que j’ai tout lieu de craindre qu’à une nouvelle chasse une autre émotion ne vienne à vous prendre ; car alors il n’y a rien qui fasse relever la main comme l’émotion, car alors vous tueriez le cavalier au lieu du cheval, le roi au lieu de la bête. Peste ! une balle placée trop haut ou trop bas, cela change fort la face d’un gouvernement, et nous en avons un exemple dans notre famille. Quand Montgomery a tué notre père Henri II par accident, par émotion peut-être, le coup a porté notre frère François II sur le trône et notre père Henri à Saint-Denis. Il faut si peu de chose à Dieu pour faire beaucoup !
Le duc sentit la sueur ruisseler sur son front pendant ce choc aussi redoutable qu’imprévu.
Il était impossible que le roi dît plus clairement à son frère qu’il avait tout deviné. Charles, voilant sa colère sous une ombre de plaisanterie, était peut-être plus terrible encore que s’il eût laissé la lave haineuse qui lui dévorait le cœur se répandre bouillante au-dehors ; sa vengeance paraissait proportionnée à sa rancune. À mesure que l’une s’aigrissait, l’autre grandissait, et pour la première fois d’Alençon connut le remords, ou plutôt le regret d’avoir conçu un crime qui n’avait pas réussi.
Il avait soutenu la lutte tant qu’il avait pu, mais sous ce dernier coup il plia la tête, et Charles vit poindre dans ses yeux cette flamme dévorante qui, chez les êtres d’une nature tendre, creuse le sillon par où jaillissent les larmes.
Mais d’Alençon était de ceux-là qui ne pleurent que de rage.
Charles tenait fixé sur lui son œil de vautour, aspirant pour ainsi dire chacune des sensations qui se succédaient dans le cœur du jeune homme. Et toutes ces sensations lui apparaissaient aussi précises, grâce à cette étude approfondie qu’il avait faite de sa famille, que si le cœur du duc eût été un livre ouvert. Il le laissa ainsi un instant écrasé, immobile et muet. Puis d’une voix empreinte de haineuse fermeté :
– Mon frère, dit-il, nous vous avons dit notre résolution, et notre résolution est immuable : vous partirez.
D’Alençon fit un mouvement. Charles ne parut pas le remarquer et continua :
– Je veux que la Navarre soit fière d’avoir pour prince un frère du roi de France. Or, pouvoir, honneurs, vous aurez tout ce qui convient à votre naissance, comme votre frère Henri l’a eu, et comme lui, ajouta-t-il en souriant, vous me bénirez de loin. Mais n’importe, les bénédictions ne connaissent pas la distance.
– Sire…
– Acceptez, ou plutôt résignez-vous. Une fois roi, on trouvera une femme digne d’un fils de France. Qui sait ! qui vous apportera un autre trône peut être.
– Mais, dit le duc d’Alençon, Votre Majesté oublie son bon ami Henri.
– Henri ! mais puisque je vous ai dit qu’il n’en voulait pas, du trône de Navarre ! Puisque je vous ai déjà dit qu’il vous l’abandonnait ! Henri est un joyeux garçon et non pas une face pâle comme vous. Il veut rire et s’amuser à son aise, et non sécher, comme nous sommes condamnés à le faire, nous, sous des couronnes.
D’Alençon poussa un soupir. – Mais, dit-il, Votre Majesté m’ordonne donc de m’occuper…
– Non pas, non pas. Ne vous inquiétez de rien, François, je réglerai tout moi-même ; reposez-vous sur moi comme sur un bon frère. Et maintenant que tout est convenu, allez ; dites ou ne dites pas notre entretien à vos amis : je veux prendre des mesures pour que la chose devienne bientôt publique. Allez, François.
Il n’y avait rien à répondre, le duc salua et partit la rage dans le cœur.
Il brûlait de trouver Henri pour causer avec lui de tout ce qui venait de se passer ; mais il ne trouva que Catherine : en effet, Henri fuyait l’entretien et la reine mère le recherchait.
Le duc, en voyant Catherine, étouffa aussitôt ses douleurs et essaya de sourire. Moins heureux que Henri d’Anjou, ce n’était pas une mère qu’il cherchait dans Catherine, mais simplement une alliée. Il commençait donc par dissimuler avec elle, car, pour faire de bonnes alliances, il faut bien se tromper un peu mutuellement.
Il aborda donc Catherine avec un visage où ne restait plus qu’une légère trace d’inquiétude.
– Eh bien, madame, dit-il, voilà de grandes nouvelles ; les savez-vous ?
– Je sais qu’il s’agit de faire un roi de vous, monsieur.
– C’est une grande bonté de la part de mon frère, madame.
– N’est-ce pas ?
– Et je suis presque tenté de croire que je dois reporter sur vous une partie de ma reconnaissance ; car enfin, si c’était vous qui lui eussiez donné le conseil de me faire don d’un trône, c’est à vous que je le devrais ; quoique j’avoue au fond qu’il m’a fait peine de dépouiller ainsi le roi de Navarre.
– Vous aimez fort Henriot, mon fils, à ce qu’il paraît ?
– Mais oui ; depuis quelque temps nous nous sommes intimement liés.
– Croyez-vous qu’il vous aime autant que vous l’aimez vous-même ?
– Je l’espère, madame.
– C’est édifiant une pareille amitié, savez-vous ? surtout entre princes. Les amitiés de cour passent pour peu solides, mon cher François.
– Ma mère, songez que nous sommes non seulement amis, mais encore presque frères. Catherine sourit d’un étrange sourire.
– Bon ! dit-elle, est-ce qu’il y a des frères entre rois ?
– Oh ! quant à cela, nous n’étions roi ni l’un ni l’autre, ma mère, quand nous nous sommes liés ainsi ; nous ne devions même jamais l’être ; voilà pourquoi nous nous aimions.
– Oui, mais les choses sont bien changées à cette heure.
– Comment, bien changées ?
– Oui, sans doute ; qui vous dit maintenant que vous ne serez pas tous deux rois ?
Au tressaillement nerveux du duc, à la rougeur qui envahit son front, Catherine vit que le coup lancé par elle avait porté en plein cœur.
– Lui ? dit-il. Henriot roi ? et de quel royaume, ma mère ?
– D’un des plus magnifiques de la chrétienté, mon fils.
– Ah ! ma mère, dit d’Alençon en pâlissant, que dites-vous donc là ?
– Ce qu’une bonne mère doit dire à son fils, ce à quoi vous avez plus d’une fois songé, François.
– Moi ? dit le duc, je n’ai songé à rien, madame, je vous jure.
– Je veux bien vous croire ; car votre ami, car votre frère Henri, comme vous l’appelez, est, sous sa franchise apparente, un seigneur fort habile et fort rusé qui garde ses secrets mieux que vous ne gardez les vôtres, François. Par exemple, vous a-t-il jamais dit que de Mouy fût son homme d’affaires ?
Et, en disant ces mots, Catherine plongea son regard comme un stylet dans l’âme de François.
Mais celui-ci n’avait qu’une vertu, ou plutôt qu’un vice, la dissimulation ; il supporta donc parfaitement le regard.
– De Mouy ! dit-il avec surprise, et comme si ce nom était prononcé pour la première fois devant lui en pareille circonstance.
– Oui, le huguenot de Mouy de Saint-Phale, celui-là même qui a failli tuer M. de Maurevel, et qui, clandestinement et en courant la France et la capitale sous des habits différents, intrigue et lève une armée pour soutenir votre frère Henri contre votre famille.
Catherine, qui ignorait que sous ce rapport son fils François en sût autant et même plus qu’elle se leva sur ces mots, s’apprêtant à faire une majestueuse sortie.
François la retint.
– Ma mère, dit-il, encore un mot, s’il vous plaît. Puisque vous daignez m’initier à votre politique, dites-moi comment, avec de si faibles ressources et si peu connu qu’il est, Henri parviendrait-il à faire une guerre assez sérieuse pour inquiéter ma famille ?
– Enfant, dit la reine en souriant, sachez donc qu’il est soutenu par plus de trente mille hommes peut-être ; que le jour où il dira un mot, ces trente mille hommes apparaîtront tout à coup comme s’ils sortaient de terre ; et ces trente mille hommes, ce sont des huguenots, songez-y, c’est-à-dire les plus braves soldats du monde. Et puis, et puis, il a une protection que vous n’avez pas su ou pas voulu vous concilier, vous.
– Laquelle ?
– Il a le roi, le roi qui l’aime, qui le pousse, le roi qui, par jalousie contre votre frère de Pologne et par dépit contre vous, cherche autour de lui des successeurs. Seulement, aveugle que vous êtes si vous ne le voyez pas, il les cherche autre part que dans sa famille.
– Le roi ! … vous croyez, ma mère ?
– Ne vous êtes-vous donc pas aperçu qu’il chérit Henriot, son Henriot ?
– Si fait, ma mère, si fait.
– Et qu’il en est payé de retour ? car ce même Henriot, oubliant que son beau-frère le voulait arquebuser le jour de la Saint-Barthélemy, se couche à plat ventre comme un chien qui lèche la main dont il a été battu.
– Oui, oui, murmura François, je l’ai déjà remarqué, Henri est bien humble avec mon frère Charles.
– Ingénieux à lui complaire en toute chose.
– Au point que, dépité d’être toujours raillé par le roi sur son ignorance de la chasse au faucon, il veut se mettre à… Si bien qu’hier il m’a demandé, oui, pas plus tard qu’hier, si je n’avais point quelques bons livres qui traitent de cet art.
– Attendez donc, dit Catherine, dont les yeux étincelèrent comme si une idée subite lui traversait l’esprit ; attendez donc… et que lui avez-vous répondu ?
– Que je chercherais dans ma bibliothèque. – Bien, dit Catherine, bien, il faut qu’il l’ait, ce livre.
– Mais j’ai cherché, madame, et n’ai rien trouvé.
– Je trouverai, moi, je trouverai… et vous lui donnerez le livre comme s’il venait de vous.
– Et qu’en résultera-t-il ?
– Avez-vous confiance en moi, d’Alençon ?
– Oui, ma mère.
– Voulez-vous m’obéir aveuglément à l’égard de Henri, que vous n’aimez pas, quoi que vous en disiez ? D’Alençon sourit.
– Et que je déteste, moi, continua Catherine.
– Oui, j’obéirai.
– Après-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai, vous le porterez à Henri… et…
– Et… ?
– Laissez Dieu, la Providence ou le hasard faire le reste. François connaissait assez sa mère pour savoir qu’elle ne s’en rapportait point d’habitude à Dieu, à la Providence ou au hasard du soin de servir ses amitiés ou ses haines ; mais il se garda d’ajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la commission dont on le charge, il se retira chez lui.
– Que veut-elle dire ? pensa le jeune homme en montant l’escalier, je n’en sais rien. Mais ce qu’il y a de clair pour moi dans tout ceci, c’est qu’elle agit contre un ennemi commun. Laissons-la faire.
Pendant ce temps, Marguerite, par l’intermédiaire de La Mole, recevait une lettre de De Mouy. Comme en politique les deux illustres conjoints n’avaient point de secret, elle décacheta cette lettre et la lut.
Sans doute cette lettre lui parut intéressante, car à l’instant même Marguerite, profitant de l’obscurité qui commençait à descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le passage secret, monta l’escalier tournant, et, après avoir regardé de tous côtés avec attention, s’élança rapide comme une ombre, et disparut dans l’antichambre du roi de Navarre.
Cette antichambre n’était plus gardée par personne depuis la disparition d’Orthon.
Cette disparition, dont nous n’avons pas parlé depuis le moment où le lecteur l’a vu s’opérer d’une façon si tragique pour le pauvre Orthon, avait fort inquiété Henri. Il s’en était ouvert à madame de Sauve et à sa femme, mais ni l’une ni l’autre n’était plus instruite que lui ; seulement, madame de Sauve lui avait donné quelques renseignements, à la suite desquels il était demeuré parfaitement clair à l’esprit de Henri que le pauvre enfant avait été victime de quelque machination de la reine mère, et que c’était à la suite de cette machination qu’il avait failli, lui, être arrêté avec de Mouy, dans l’auberge de la Belle-Étoile.
Un autre que Henri eût gardé le silence, car il n’eût rien osé dire ; mais Henri calculait tout : il comprit que son silence le trahirait ; d’ordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs, un de ses confidents, sans s’informer de lui, sans faire des recherches. Henri s’informa donc, rechercha donc, en présence du roi et de la reine mère elle-même ; il demanda Orthon à tout le monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du Louvre, jusqu’au capitaine des gardes qui veillait dans l’antichambre du roi ; mais toute demande et toute démarche furent inutiles ; et Henri parut si ostensiblement affecté de cet événement et si attaché au pauvre serviteur absent, qu’il déclara qu’il ne le remplacerait que lorsqu’il aurait acquis la certitude qu’il aurait disparu pour toujours.
L’antichambre, comme nous l’avons dit, était donc vide lorsque Marguerite se présenta chez Henri.
Si légers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et se retourna.
– Vous, madame ! s’écria-t-il.
– Oui, répondit Marguerite. Lisez vite. Et elle lui présenta le papier tout ouvert. Il contenait ces quelques lignes : « Sire, le moment est venu de mettre notre projet de fuite à exécution. Après-demain il y a chasse au vol le long de la Seine, depuis Saint-Germain jusqu’à Maisons, c’est-à-dire dans toute la longueur de la forêt. » Allez à cette chasse, quoique ce soit une chasse au vol ; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles ; ceignez votre meilleure épée ; montez le plus fin cheval de votre écurie. » Vers midi, c’est-à-dire au plus fort de la chasse et quand le roi sera lancé à la suite du faucon, dérobez-vous seul si vous venez seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit. » Cinquante des nôtres seront cachés au pavillon de François Ier, dont nous avons la clef ; tout le monde ignorera qu’ils y sont, car ils y seront venus de nuit et les jalousies en seront fermées. » Vous passerez par l’allée des Violettes, au bout de laquelle je veillerai ; à droite de cette allée, dans une petite clairière, seront MM. de La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces chevaux frais seront destinés à remplacer le vôtre et celui de Sa Majesté la reine de Navarre, si par hasard ils étaient fatigués.
» Adieu, Sire ; soyez prêt, nous le serons. »
– Vous le serez, dit Marguerite, prononçant après seize cents ans les mêmes paroles que César avait prononcées sur les bords du Rubicon.
– Soit, madame, répondit Henri, ce n’est pas moi qui vous démentirai.
– Allons, Sire, devenez un héros ; ce n’est pas difficile ; vous n’avez qu’à suivre votre route ; et faites-moi un beau trône, dit la fille de Henri II.
Un imperceptible sourire effleura la lèvre fine du Béarnais. Il baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le passage, tout en fredonnant le refrain d’une vieille chanson :Cil qui mieux battit la muraille
N’entra point dedans le chasteau.
La précaution n’était pas mauvaise : au moment où il ouvrait la porte de sa chambre à coucher, le duc d’Alençon ouvrait celle de son antichambre ; il fit de la main un signe à Marguerite, puis tout haut :
– Ah ! c’est vous, mon frère, dit-il, soyez le bienvenu. Au signe de son mari, la reine avait tout compris et s’était jetée dans un cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une énorme tapisserie.
Le duc d’Alençon entra d’un pas craintif en regardant tout autour de lui.
– Sommes-nous seuls, mon frère ? demanda-t-il à demi-voix.
– Parfaitement seuls. Qu’y a-t-il donc ? vous paraissez tout bouleversé.
– Il y a que nous sommes découverts, Henri.
– Comment découverts ?
– Oui, de Mouy a été arrêté.
– Je le sais.
– Eh bien ! de Mouy a tout dit au roi.
– Qu’a-t-il dit ?
– Il a dit que je désirais le trône de Navarre, et que je conspirais pour l’obtenir.
– Ah ! pécaïre ! dit Henri, de sorte que vous voilà compromis, mon pauvre frère ! Comment alors n’êtes-vous pas encore arrêté ?
– Je n’en sais rien moi-même ; le roi m’a raillé en faisant semblant de m’offrir le trône de Navarre. Il espérait sans doute me tirer un aveu du cœur ; mais je n’ai rien dit.
– Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le Béarnais ; tenons ferme, notre vie à tous deux en dépend.
– Oui, reprit François, le cas est épineux ; voici pourquoi je suis venu demander votre avis, mon frère ; que croyez-vous que je doive faire : fuir ou rester ?
– Vous avez vu le roi, puisque c’est à vous qu’il a parlé ?
– Oui, sans doute.
– Eh bien, vous avez dû lire dans sa pensée ! Suivez votre inspiration.
– J’aimerais mieux rester, répondit François.
Si maître qu’il fût de lui-même, Henri laissa échapper un mouvement de joie ; si imperceptible que fût ce mouvement, François le surprit au passage.
– Restez alors, dit Henri.
– Mais vous ?
– Dame ! répondit Henri, si vous restez, je n’ai aucun motif pour m’en aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par dévouement, pour ne pas quitter un frère que j’aime.
– Ainsi, dit d’Alençon, c’en est fait de tous nos plans ; vous vous abandonnez sans lutte au premier entraînement de la mauvaise fortune ?
– Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de demeurer ici ; grâce à mon caractère insoucieux, je me trouve bien partout.
– Eh bien, soit ! dit d’Alençon, n’en parlons plus ; seulement, si vous prenez quelque résolution nouvelle, faites-la-moi savoir.
– Corbleu ! je n’y manquerai pas, croyez-le bien, répondit Henri. N’est-il pas convenu que nous n’avons pas de secrets l’un pour l’autre ?
D’Alençon n’insista pas davantage et se retira tout pensif, car, à un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du cabinet de toilette.
En effet, à peine d’Alençon était-il sorti, que cette tapisserie se souleva et que Marguerite reparut.
– Que pensez-vous de cette visite ? demanda Henri.
– Qu’il y a quelque chose de nouveau et d’important.
– Et que croyez-vous qu’il y ait ?
– Je n’en sais rien encore, mais je le saurai.
– En attendant ?
– En attendant ne manquez pas de venir chez moi demain soir.
– Je n’aurai garde d’y manquer, madame ! dit Henri en baisant galamment la main de sa femme.
Et avec les mêmes précautions qu’elle en était sortie, Marguerite rentra chez elle.