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XV-Ce que femme veut Dieu le veut

Marguerite ne s’était pas trompée : la colère amassée au fond du cœur de Catherine par cette comédie, dont elle voyait l’intrigue sans avoir la puissance de rien changer au dénouement, avait besoin de déborder sur quelqu’un. Au lieu de rentrer chez elle, la reine mère monta directement chez sa dame d’atours.
Madame de Sauve s’attendait à deux visites : elle espérait celle de Henri, elle craignait celle de la reine mère. Au lit, à moitié vêtue, tandis que Dariole veillait dans l’antichambre, elle entendit tourner une clef dans la serrure, puis s’approcher des pas lents et qui eussent paru lourds s’ils n’eussent pas été assourdis par d’épais tapis. Elle ne reconnut point là la marche légère et empressée de Henri ; elle se douta qu’on empêchait Dariole de la venir avertir ; et, appuyée sur sa main, l’oreille et l’œil tendus, elle attendit.
La portière se leva, et la jeune femme, frissonnante, vit paraître Catherine de Médicis.
Catherine semblait calme ; mais madame de Sauve habituée à l’étudier depuis deux ans comprit tout ce que ce calme apparent cachait de sombres préoccupations et peut-être de cruelles vengeances.
Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut sauter en bas de son lit ; mais Catherine leva le doigt pour lui faire signe de rester, et la pauvre Charlotte demeura clouée à sa place, amassant intérieurement toutes les forces de son âme pour faire face à l’orage qui se préparait silencieusement. – Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre ? demanda Catherine sans que l’accent de sa voix indiquât aucune altération ; seulement ces paroles étaient prononcées avec des lèvres de plus en plus blêmissantes.
– Oui, madame…, répondit Charlotte d’une voix qu’elle tentait inutilement de rendre aussi assurée que l’était celle de Catherine.
– Et vous l’avez vu ?
– Qui ? demanda madame de Sauve.
– Le roi de Navarre ?
– Non, madame ; mais je l’attends, et j’avais même cru, en entendant tourner une clef dans la serrure, que c’était lui qui venait.
À cette réponse, qui annonçait dans madame de Sauve ou une parfaite confiance ou une suprême dissimulation, Catherine ne put retenir un léger frémissement. Elle crispa sa main grasse et courte.
– Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son méchant sourire, tu savais bien, Carlotta, que le roi de Navarre ne viendrait point cette nuit.
– Moi, madame, je savais cela ! s’écria Charlotte avec un accent de surprise parfaitement bien jouée.
– Oui, tu le savais.
– Pour ne point venir, reprit la jeune femme frissonnante à cette seule supposition, il faut donc qu’il soit mort ! Ce qui donnait à Charlotte le courage de mentir ainsi, c’était la certitude qu’elle avait d’une terrible vengeance, dans le cas où sa petite trahison serait découverte.
– Mais tu n’as donc pas écrit au roi de Navarre, Carlotta mia ? demanda Catherine avec ce même rire silencieux et cruel.
– Non, madame, répondit Charlotte avec un admirable accent de naïveté ; Votre Majesté ne me l’avait pas dit, ce me semble.
Il se fit un moment de silence pendant lequel Catherine regarda madame de Sauve comme le serpent regarde l’oiseau qu’il veut fasciner.
– Tu te crois belle, dit alors Catherine ; tu te crois adroite, n’est-ce pas ?
– Non, madame, répondit Charlotte, je sais seulement que Votre Majesté a été parfois d’une bien grande indulgence pour moi, quand il s’agissait de mon adresse et de ma beauté.
– Eh bien, dit Catherine en s’animant, tu te trompais si tu as cru cela, et moi je mentais si je te l’ai dit, tu n’es qu’une sotte et qu’une laide près de ma fille Margot.
– Oh ! ceci, madame, c’est vrai ! dit Charlotte, et je n’essaierai pas même de le nier, surtout à vous.
– Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te préfère-t-il de beaucoup ma fille, et ce n’était pas ce que tu voulais, je crois, ni ce dont nous étions convenues.
– Hélas, madame ! dit Charlotte éclatant cette fois en sanglots sans qu’elle eût besoin de se faire aucune violence, si cela est ainsi, je suis bien malheureuse.
– Cela est, dit Catherine en enfonçant comme un double poignard le double rayon de ses yeux dans le cœur de madame de Sauve.
– Mais qui peut vous le faire croire ? demanda Charlotte.
– Descends chez la reine de Navarre, pazza ! et tu y trouveras ton amant.
– Oh ! fit madame de Sauve. Catherine haussa les épaules.
– Es-tu jalouse, par hasard ? demanda la reine mère.
– Moi ? dit madame de Sauve, rappelant à elle toute sa force prête à l’abandonner.
– Oui, toi ! je serais curieuse de voir une jalousie de Française.
– Mais, dit madame de Sauve, comment Votre Majesté veut-elle que je sois jalouse autrement que d’amour-propre ? je n’aime le roi de Navarre qu’autant qu’il le faut pour le service de Votre Majesté !
Catherine la regarda un moment avec des yeux rêveurs.
– Ce que tu me dis là peut, à tout prendre, être vrai, murmura-t-elle.
– Votre Majesté lit dans mon cœur. – Et ce cœur m’est tout dévoué ?
– Ordonnez, madame, et vous en jugerez.
– Eh bien, puisque tu te sacrifies à mon service, Carlotta, il faut, pour mon service toujours, que tu sois très éprise du roi de Navarre, et très jalouse surtout, jalouse comme une Italienne.
– Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle façon une Italienne est-elle jalouse ?
– Je te le dirai, reprit Catherine. Et, après avoir fait deux ou trois mouvements de tête du haut en bas, elle sortit silencieusement et lentement, comme elle était rentrée. Charlotte, troublée par le clair regard de ces yeux dilatés comme ceux du chat et de la panthère, sans que cette dilatation lui fît rien perdre de sa profondeur, la laissa partir sans prononcer un seul mot, sans même laisser à son souffle la liberté de se faire entendre, et elle ne respira que lorsqu’elle eut entendu la porte se refermer derrière elle et que Dariole fut venue lui dire que la terrible apparition était bien évanouie.
– Dariole, lui dit-elle alors, traîne un fauteuil près de mon lit et passe la nuit dans ce fauteuil. Je t’en prie, car je n’oserais pas rester seule.
Dariole obéit ; mais malgré la compagnie de sa femme de chambre, qui restait près d’elle, malgré la lumière de la lampe qu’elle ordonna de laisser allumée pour plus grande tranquillité, madame de Sauve aussi ne s’endormit qu’au jour, tant bruissait à son oreille le métallique accent de la voix de Catherine.
Cependant, quoique endormie au moment où le jour commençait à paraître, Marguerite se réveilla au premier son des trompettes, aux premiers aboiements des chiens. Elle se leva aussitôt et commença de revêtir un costume si négligé qu’il en était prétentieux. Alors elle appela ses femmes, fit introduire dans son antichambre les gentilshommes du service ordinaire du roi de Navarre ; puis, ouvrant la porte qui enfermait sous la même clef Henri et de la Mole, elle donna du regard un bonjour affectueux à ce dernier, et appelant son mari :
– Allons, Sire, dit-elle, ce n’est pas le tout que d’avoir fait croire à madame ma mère ce qui n’est pas, il convient encore que vous persuadiez toute votre cour de la parfaite intelligence qui règne entre nous. Mais tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant, et retenez bien mes paroles, que la circonstance fait presque solennelles : Aujourd’hui sera la dernière fois que je mettrai Votre Majesté à cette cruelle épreuve.
Le roi de Navarre sourit et ordonna qu’on introduisît ses gentilshommes. Au moment où ils le saluaient, il fit semblant de s’apercevoir seulement que son manteau était resté sur le lit de la reine ; il leur fit ses excuses de les recevoir ainsi, prit son manteau des mains de Marguerite rougissante, et l’agrafa sur son épaule. Puis, se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles de la ville et de la cour.
Marguerite remarquait du coin de l’œil l’imperceptible étonnement que produisit sur le visage des gentilshommes cette intimité qui venait de se révéler entre le roi et la reine de Navarre, lorsqu’un huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes, et annonçant le duc d’Alençon.
Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui apprendre seulement que le roi avait passé la nuit chez sa femme.
François entra si rapidement qu’il faillit, en les écartant, renverser ceux qui le précédaient. Son premier coup d’œil fut pour Henri. Marguerite n’eut que le second.
Henri lui répondit par un salut courtois. Marguerite composa son visage, qui exprima la plus parfaite sérénité.
D’un autre regard vague, mais scrutateur, le duc embrassa alors toute la chambre ; il vit le lit aux tapisseries dérangées, le double oreiller affaissé au chevet, le chapeau du roi jeté sur une chaise.
Il pâlit ; mais se remettant sur-le-champ :
– Mon frère Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin à la paume avec le roi ?
– Le roi me fait-il cet honneur de m’avoir choisi, demanda Henri, ou n’est-ce qu’une attention de votre part, mon beau-frère ?
– Mais non, le roi n’a point parlé de cela, dit le duc un peu embarrassé ; mais n’êtes-vous point de sa partie ordinaire ?
Henri sourit, car il s’était passé tant et de si graves choses depuis la dernière partie qu’il avait faite avec le roi, qu’il n’y aurait rien eu d’étonnant à ce que Charles IX eût changé ses joueurs habituels.
– J’y vais, mon frère ! dit Henri en souriant.
– Venez, reprit le duc.
– Vous vous en allez ? demanda Marguerite.
– Oui, ma sœur.
– Vous êtes donc pressé ?
– Très pressé.
– Si cependant je réclamais de vous quelques minutes ?
Une pareille demande était si rare dans la bouche de Marguerite, que son frère la regarda en rougissant et en pâlissant tour à tour.
– Que va-t-elle lui dire ? pensa Henri non moins étonné que le duc d’Alençon.
Marguerite, comme si elle eût deviné la pensée de son époux, se retourna de son côté.
– Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous pouvez rejoindre Sa Majesté, si bon vous semble, car le secret que j’ai à révéler à mon frère est déjà connu de vous, puisque la demande que je vous ai adressée hier à propos de ce secret a été à peu près refusée par Votre Majesté. Je ne voudrais donc pas, continua Marguerite, fatiguer une seconde fois Votre Majesté par l’expression émise en face d’elle d’un désir qui lui a paru être désagréable.
– Qu’est-ce donc ? demanda François en les regardant tous deux avec étonnement.
– Ah ! ah ! dit Henri en rougissant de dépit, je sais ce que vous voulez dire, madame. En vérité, je regrette de ne pas être plus libre. Mais si je ne puis donner à M. de La Mole une hospitalité qui ne lui offrirait aucune assurance, je n’en peux pas moins recommander après vous à mon frère d’Alençon la personne à laquelle vous vous intéressez. Peut-être même, ajouta-t-il pour donner plus de force encore aux mots que nous venons de souligner, peut-être même mon frère trouvera-t-il une idée qui vous permettra de garder M. de La Mole… ici… près de vous… ce qui serait mieux que tout, n’est-ce pas, madame ?
– Allons, allons, se dit Marguerite en elle-même, à eux deux ils vont faire ce que ni l’un ni l’autre des deux n’eût fait tout seul.
Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le jeune blessé après avoir dit à Henri :
– C’est à vous, monsieur, d’expliquer à mon frère à quel titre nous nous intéressons à M. de La Mole. En deux mots Henri, pris au trébuchet, raconta à M. d’Alençon, moitié protestant par opposition, comme Henri moitié catholique par prudence, l’arrivée de La Mole à Paris, et comment le jeune homme avait été blessé en venant lui apporter une lettre de M. d’Auriac.
Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet, se tenait debout devant lui.
François, en l’apercevant si beau, si pâle, et par conséquent doublement séduisant par sa beauté et par sa pâleur, sentit naître une nouvelle terreur au fond de son âme. Marguerite le prenait à la fois par la jalousie et par l’amour-propre.
– Mon frère, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, j’en réponds, sera utile à qui saura l’employer. Si vous l’acceptez pour vôtre, il trouvera en vous un maître puissant, et vous en lui un serviteur dévoué. En ces temps, il faut bien s’entourer, mon frère ! surtout, ajouta-t-elle en baissant la voix de manière que le duc d’Alençon l’entendît seul, quand on est ambitieux et que l’on a le malheur de n’être que troisième fils de France.
Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer à François que, malgré cette ouverture, elle gardait encore à part en elle-même une portion importante de sa pensée.
– Puis, ajouta-t-elle, peut-être trouverez-vous, tout au contraire de Henri, qu’il n’est pas séant que ce jeune homme demeure si près de mon appartement.
– Ma sœur, dit vivement François, monsieur de La Mole, si cela lui convient toutefois, sera dans une demi-heure installé dans mon logis, où je crois qu’il n’a rien à craindre. Qu’il m’aime et je l’aimerai.
François mentait, car au fond de son cœur il détestait déjà La Mole.
– Bien, bien… je ne m’étais donc pas trompée ! murmura Marguerite, qui vit les sourcils du roi de Navarre se froncer. Ah ! pour vous conduire l’un et l’autre, je vois qu’il faut vous conduire l’un par l’autre.
Puis complétant sa pensée :
– Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite, dirait Henriette.
En effet, une demi-heure après, La Mole, gravement catéchisé par Marguerite, baisait le bas de sa robe et montait, assez lestement pour un blessé, l’escalier qui conduisait chez M. d’Alençon. Deux ou trois jours s’écoulèrent pendant lesquels la bonne harmonie parut se consolider de plus en plus entre Henri et sa femme. Henri avait obtenu de ne pas faire abjuration publique, mais il avait renoncé entre les mains du confesseur du roi et entendait tous les matins la messe qu’on disait au Louvre. Le soir il prenait ostensiblement le chemin de l’appartement de sa femme, entrait par la grande porte, causait quelques instants avec elle, puis sortait par la petite porte secrète et montait chez madame de Sauve, qui n’avait pas manqué de le prévenir de la visite de Catherine et du danger incontestable qui le menaçait. Henri, renseigné des deux côtés, redoublait donc de méfiance à l’endroit de la reine mère, et cela avec d’autant plus de raison qu’insensiblement la figure de Catherine commençait à se dérider. Henri en arriva même à voir éclore un matin sur ses lèvres pâles un sourire de bienveillance. Ce jour-là il eut toutes les peines du monde à se décider à manger autre chose que des œufs qu’il avait fait cuire lui-même, et à boire autre chose que de l’eau qu’il avait vu puiser à la Seine devant lui.
Les massacres continuaient, mais néanmoins allaient s’éteignant ; on avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en était fort diminué. La plus grande partie étaient morts, beaucoup avaient fui, quelques-uns étaient restés cachés.
De temps en temps une grande clameur s’élevait dans un quartier ou dans un autre ; c’était quand on avait découvert un de ceux-là. L’exécution alors était privée ou publique, selon que le malheureux était acculé dans quelque endroit sans issue ou pouvait fuir. Dans le dernier cas, c’était une grande joie pour le quartier où l’événement avait eu lieu : car, au lieu de se calmer par l’extinction de leurs ennemis, les catholiques devenaient de plus en plus féroces ; et moins il en restait, plus ils paraissaient acharnés après ces malheureux restes.
Charles IX avait pris grand plaisir à la chasse aux huguenots ; puis, quand il n’avait pas pu continuer lui-même, il s’était délecté au bruit des chasses des autres. Un jour, en revenant de jouer au mail, qui était avec la paume et la chasse son plaisir favori, il entra chez sa mère le visage tout joyeux, suivi de ses courtisans habituels.
– Ma mère, dit-il en embrassant la Florentine, qui, remarquant cette joie, avait déjà essayé d’en deviner la cause ; ma mère, bonne nouvelle ! Mort de tous les diables, savez-vous une chose ? c’est que l’illustre carcasse de monsieur l’amiral, qu’on croyait perdue, est retrouvée !
– Ah ! ah ! dit Catherine.
– Oh ! mon Dieu, oui ! Vous avez eu comme moi l’idée, n’est-ce pas, ma mère, que les chiens en avaient fait leur repas de noce ? mais il n’en était rien. Mon peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a eu une idée : il a pendu l’amiral au croc de Montfaucon.
Du haut en bas Gaspard on a jeté, Et puis de bas en haut on l’a monté.
– Eh bien ? dit Catherine.
– Eh bien, ma bonne mère ! reprit Charles IX, j’ai toujours eu l’envie de le revoir depuis que je sais qu’il est mort, le cher homme. Il fait beau : tout me semble en fleurs aujourd’hui ; l’air est plein de vie et de parfums ; je me porte comme je ne me suis jamais porté ; si vous voulez, ma mère, nous monterons à cheval et nous irons à Montfaucon.
– Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine, si je n’avais pas donné un rendez-vous que je ne veux pas manquer ; puis à une visite faite à un homme de l’importance de monsieur l’amiral, ajouta-t-elle, il faut convier toute la cour. Ce sera une occasion pour les observateurs de faire des observations curieuses. Nous verrons qui viendra et qui demeurera.
– Vous avez, ma foi, raison, ma mère ! à demain la chose, cela vaut mieux ! Ainsi, faites vos invitations, je ferai les miennes, ou plutôt nous n’inviterons personne. Nous dirons seulement que nous y allons ; cela fait, tout le monde sera libre. Adieu, ma mère ! je vais sonner du cor.
– Vous vous épuiserez, Charles ! Ambroise Paré vous le dit sans cesse, et il a raison ; c’est un trop rude exercice pour vous.
– Bah ! bah ! bah ! dit Charles, je voudrais bien être sûr de ne mourir que de cela. J’enterrerais tout le monde ici, et même Henriot, qui doit un jour nous succéder à tous, à ce que prétend Nostradamus.
Catherine fronça le sourcil.
– Mon fils, dit-elle, défiez-vous surtout des choses qui paraissent impossibles, et, en attendant, ménagez-vous.
– Deux ou trois fanfares seulement pour réjouir mes chiens, qui s’ennuient à crever, pauvres bêtes ! j’aurais dû les lâcher sur le huguenot, cela les aurait réjouis.
Et Charles IX sortit de la chambre de sa mère, entra dans son cabinet d’Armes, détacha un cor, en sonna avec une vigueur qui eût fait honneur à Roland lui-même. On ne pouvait pas comprendre comment, de ce corps faible et maladif et de ces lèvres pâles, pouvait sortir un souffle si puissant. Catherine attendait en effet quelqu’un, comme elle l’avait dit à son fils. Un instant après qu’il fut sorti, une de ses femmes vint lui parler tout bas. La reine sourit, se leva, salua les personnes qui lui faisaient la cour et suivit la messagère.
Le Florentin René, celui auquel le roi de Navarre, le soir même de la Saint-Barthélemy, avait fait un accueil si diplomatique, venait d’entrer dans son oratoire.
– Ah ! c’est vous, René ! lui dit Catherine, je vous attendais avec impatience. René s’inclina.
– Vous avez reçu hier le petit mot que je vous ai écrit ?
– J’ai eu cet honneur.
– Avez-vous renouvelé, comme je vous le disais, l’épreuve de cet horoscope tiré par Ruggieri et qui s’accorde si bien avec cette prophétie de Nostradamus, qui dit que mes fils régneront tous trois ?… Depuis quelques jours, les choses sont bien modifiées, René, et j’ai pensé qu’il était possible que les destinées fussent devenues moins menaçantes.
– Madame, répondit René en secouant la tête, Votre Majesté sait bien que les choses ne modifient pas la destinée ; c’est la destinée au contraire qui gouverne les choses.
– Vous n’en avez pas moins renouvelé le sacrifice, n’est-ce pas ?
– Oui, madame, répondit René, car vous obéir est mon premier devoir.
– Eh bien, le résultat ?
– Est demeuré le même, madame.
– Quoi ! l’agneau noir a toujours poussé ses trois cris ?
– Toujours, madame.
– Signe de trois morts cruelles dans ma famille ! murmura Catherine.
– Hélas ! dit René.
– Mais ensuite ?
– Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet étrange déplacement du foie que nous avons déjà remarqué dans les deux premiers et qui penchait en sens inverse.
– Changement de dynastie. Toujours, toujours, toujours ? grommela Catherine. Il faudra cependant combattre cela, René ! continua-t-elle.
René secoua la tête.
– Je l’ai dit à Votre Majesté, reprit-il, le destin gouverne.
– C’est ton avis ? dit Catherine.
– Oui, madame.
– Te souviens-tu de l’horoscope de Jeanne d’Albret ?
– Oui, madame.
– Redis-le un peu, voyons, je l’ai oublié, moi.
– Vives honorata, dit René, morieris reformidata, regina amplificabere.
– Ce qui veut dire, je crois : Tu vivras honorée, et elle manquait du nécessaire, la pauvre femme ! Tu mourras redoutée, et nous nous sommes moqués d’elle. Tu seras plus grande que tu n’as été comme reine, et voilà qu’elle est morte et que sa grandeur repose dans un tombeau où nous avons oublié de mettre même son nom.
– Madame, Votre Majesté traduit mal le vives honorata. La reine de Navarre a vécu honorée, en effet, car elle a joui, tant qu’elle a vécu, de l’amour de ses enfants et du respect de ses partisans, amour et respect d’autant plus sincères qu’elle était plus pauvre.
– Oui, dit Catherine, je vous passe le tu vivras honorée ; mais morieris reformidata, voyons, comment l’expliquerez-vous ?
– Comment je l’expliquerai ! Rien de plus facile : Tu mourras redoutée.
– Eh bien, est-elle morte redoutée ?
– Si bien redoutée, madame, qu’elle ne fût pas morte si Votre Majesté n’en avait pas eu peur. Enfin comme reine, tu grandiras, ou tu seras plus grande que tu n’as été comme reine ; ce qui est encore vrai, madame, car en échange de la couronne périssable, elle a peut-être maintenant, comme reine et martyre, la couronne du ciel, et outre cela, qui sait encore l’avenir réservé à sa race sur la terre ? Catherine était superstitieuse à l’excès. Elle s’épouvanta plus encore peut-être du sang-froid de René que de cette persistance des augures ; et comme pour elle un mauvais pas était une occasion de franchir hardiment la situation, elle dit brusquement à René et sans transition aucune que le travail muet de sa pensée :
– Est-il arrivé des parfums d’Italie ?
– Oui, madame.
– Vous m’en enverrez un coffret garni.
– Desquels ?
– Des derniers, de ceux… Catherine s’arrêta.
– De ceux qu’aimait particulièrement la reine de Navarre ? reprit René.
– Précisément.
– Il n’est point besoin de les préparer, n’est-ce pas, madame ? car Votre Majesté y est à cette heure aussi savante que moi.
– Tu trouves ? dit Catherine. Le fait est qu’ils réussissent.
– Votre Majesté n’a rien de plus à me dire ? demanda le parfumeur.
– Non, non, reprit Catherine pensive ; je ne crois pas, du moins. Si toutefois il y avait du nouveau dans les sacrifices, faites-le-moi savoir. À propos, laissons là les agneaux, et essayons des poules.
– Hélas ! madame, j’ai bien peur qu’en changeant la victime nous ne changions rien aux présages.
– Fais ce que je dis. René salua et sortit. Catherine resta un instant assise et pensive ; puis elle se leva à son tour et rentra dans sa chambre à coucher, où l’attendaient ses femmes et où elle annonça pour le lendemain le pèlerinage à Montfaucon.
La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant toute la soirée le bruit du palais et la rumeur de la ville. Les dames firent préparer leurs toilettes les plus élégantes, les gentilshommes leurs armes et leurs chevaux d’apparat. Les marchands fermèrent boutiques et ateliers, et les flâneurs de la populace tuèrent, par-ci, par-là, quelques huguenots épargnés pour la bonne occasion, afin d’avoir un accompagnement convenable à donner au cadavre de l’amiral.
Ce fut un grand vacarme pendant toute la soirée et pendant une bonne partie de la nuit.
La Mole avait passé la plus triste journée du monde, et cette journée avait succédé à trois ou quatre autres qui n’étaient pas moins tristes.
M. d’Alençon, pour obéir aux désirs de Marguerite, l’avait installé chez lui, mais ne l’avait point revu depuis. Il se sentait tout à coup comme un pauvre enfant abandonné, privé des soins tendres, délicats et charmants de deux femmes dont le souvenir seul de l’une dévorait incessamment sa pensée. Il avait bien eu de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Paré, qu’elle lui avait envoyé ; mais ces nouvelles, transmises par un homme de cinquante ans, qui ignorait ou feignait d’ignorer l’intérêt que La Mole portait aux moindres choses qui se rapportaient à Marguerite, étaient bien incomplètes et bien insuffisantes. Il est vrai que Gillonne était venue une fois, en son propre nom, bien entendu, pour savoir des nouvelles du blessé. Cette visite avait fait l’effet d’un rayon de soleil dans un cachot, et La Mole en était resté comme ébloui, attendant toujours une seconde apparition, laquelle, quoiqu’il se fût écoulé deux jours depuis la première, ne venait point.
Aussi, quand la nouvelle fut apportée au convalescent de cette réunion splendide de toute la cour pour le lendemain, fit-il demander à M. d’Alençon la faveur de l’accompagner.
Le duc ne se demanda pas même si La Mole était en état de supporter cette fatigue ; il répondit seulement :
– À merveille ! Qu’on lui donne un de mes chevaux. C’était tout ce que désirait La Mole. Maître Ambroise Paré vint comme d’habitude pour le panser. La Mole lui exposa la nécessité où il était de monter à cheval et le pria de mettre un double soin à la pose des appareils. Les deux blessures, au reste, étaient refermées, celle de la poitrine comme celle de l’épaule, et celle de l’épaule seule le faisait souffrir. Toutes deux étaient vermeilles, comme il convient à des chairs en voie de guérison. Maître Ambroise Paré les recouvrit d’un taffetas gommé fort en vogue à cette époque pour ces sortes de cas, et promit à La Mole que, pourvu qu’il ne se donnât point trop de mouvement dans l’excursion qu’il allait faire, les choses iraient convenablement.
La Mole était au comble de la joie. À part une certaine faiblesse causée par la perte de son sang et un léger étourdissement qui se rattachait à cette cause, il se sentait aussi bien qu’il pouvait être. D’ailleurs, Marguerite serait sans doute de cette cavalcade ; il reverrait Marguerite, et lorsqu’il songeait au bien que lui avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en doute l’efficacité bien plus grande de celle de sa maîtresse.
La Mole employa donc une partie de l’argent qu’il avait reçu en partant de sa famille à acheter le plus beau justaucorps de satin blanc et la plus riche broderie de manteau que lui pût procurer le tailleur à la mode. Le même lui fournit encore les bottes de cuir parfumé qu’on portait à cette époque. Le tout lui fut apporté le matin, une demi-heure seulement après l’heure pour laquelle La Mole l’avait demandé, ce qui fait qu’il n’eut trop rien à dire. Il s’habilla rapidement, se regarda dans un miroir, se trouva assez convenablement vêtu, coiffé, parfumé pour être satisfait de lui-même ; enfin il s’assura par plusieurs tours faits rapidement dans sa chambre qu’à part plusieurs douleurs assez vives, le bonheur moral ferait taire les incommodités physiques. Un manteau cerise de son invention, et taillé un peu plus long qu’on ne les portait alors, lui allait particulièrement bien.
Tandis que cette scène se passait au Louvre, une autre du même genre avait lieu à l’hôtel de Guise. Un grand gentilhomme à poil roux examinait devant une glace une raie rougeâtre qui lui traversait désagréablement le visage ; il peignait et parfumait sa moustache, et tout en la parfumant, il étendait sur cette malheureuse raie, qui, malgré tous les cosmétiques en usage à cette époque s’obstinait à reparaître, il étendait, dis-je, une triple couche de blanc et de rouge ; mais comme l’application était insuffisante, une idée lui vint : un ardent soleil, un soleil d’août dardait ses rayons dans la cour ; il descendit dans cette cour, mit son chapeau à la main, et, le nez en l’air et les yeux fermés, il se promena pendant dix minutes, s’exposant volontairement à cette flamme dévorante qui tombait par torrents du ciel.
Au bout de dix minutes, grâce à un coup de soleil de premier ordre, le gentilhomme était arrivé à avoir un visage si éclatant que c’était la raie rouge qui maintenant n’était plus en harmonie avec le reste et qui par comparaison paraissait jaune. Notre gentilhomme ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel, qu’il rassortit de son mieux avec le reste du visage, grâce à une couche de vermillon qu’il étendit dessus ; après quoi il endossa un magnifique habit qu’un tailleur avait mis dans sa chambre avant qu’il eût demandé le tailleur. Ainsi paré, musqué, armé de pied en cap, il descendit une seconde fois dans la cour et se mit à caresser un grand cheval noir dont la beauté eût été sans égale sans une petite coupure qu’à l’instar de celle de son maître lui avait faite dans une des dernières batailles civiles un sabre de reître.
Néanmoins, enchanté de son cheval comme il l’était de lui-même, ce gentilhomme, que nos lecteurs ont sans doute reconnu sans peine, fut en selle un quart d’heure avant tout le monde, et fit retentir la cour de l’hôtel de Guise des hennissements de son coursier, auxquels répondaient, à mesure qu’il s’en rendait maître, des mordi prononcés sur tous les tons. Au bout d’un instant le cheval, complètement dompté, reconnaissait par sa souplesse et son obéissance la légitime domination de son cavalier ; mais la victoire n’avait pas été remportée sans bruit, et ce bruit (c’était peut-être là-dessus que comptait notre gentilhomme), et ce bruit avait attiré aux vitres une dame que notre dompteur de chevaux salua profondément et qui lui sourit de la façon la plus agréable.
Cinq minutes après, madame de Nevers faisait appeler son intendant.
– Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait convenablement déjeuner M. le comte Annibal de Coconnas ?
– Oui, madame, répondit l’intendant. Il a même ce matin mangé de meilleur appétit encore que d’habitude.
– Bien, monsieur ! dit la duchesse. Puis se retournant vers son premier gentilhomme : – Monsieur d’Arguzon, dit-elle, partons pour le Louvre et tenez l’œil, je vous prie, sur M. le comte Annibal de Coconnas, car il est blessé, par conséquent encore faible, et je ne voudrais pas pour tout au monde qu’il lui arrivât malheur. Cela ferait rire les huguenots, qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse soirée de la Saint-Barthélemy.
Et madame de Nevers, montant à cheval à son tour, partit toute rayonnante pour le Louvre, où était le rendez-vous général.
Il était deux heures de l’après-midi, lorsqu’une file de cavaliers ruisselants d’or, de joyaux et d’habits splendides apparut dans la rue Saint-Denis, débouchant à l’angle du cimetière des Innocents, et se déroulant au soleil entre les deux rangées de maisons sombres comme un immense reptile aux chatoyants anneaux.